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Mis à jour : il y a 1 heure 29 min

21 degrés de liberté – 06

lun, 19/02/2018 - 05:42

Hier nous n’étions surveillés que suite à un soupçon, aujourd’hui nous sommes surveillés en permanence.

Voici déjà le 6e article de la série écrite par Falkvinge. Le fondateur du Parti Pirate suédois s’attaque aujourd’hui à la question de notre liberté de nous réunir et échanger en ligne sans être pistés.

Le fil directeur de la série de ces 21 articles, comme on peut le voir clairement dans les épisodes précédents que nous vous avons déjà livrés, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Tout ce que vous faites, dites, ou pensez aujourd’hui sera utilisé demain contre vous.

source : Rick Falkvinge sur privateinternetaccess.com

traduction Framalang : wyatt, mo, draenog, goofy et 2 anonymes

« Tout ce que vous dites ou faites peut être et sera utilisé contre vous, n’importe quand dans un avenir lointain, lorsque le contexte et l’acceptabilité de ce que vous dites ou faites auront radicalement changé. » Avec la surveillance analogique de nos parents, tout était capté dans le contexte de son temps. La surveillance numérique de nos enfants conserve tout pour un usage futur contre eux.

 

 

C’est une réalité si horrible pour nos enfants du numérique, que même 1984 n’y avait pas pensé. Dans le monde de la surveillance analogique, où des personnes sont mises sous surveillance seulement après avoir été identifiées comme suspectées d’un crime, tout ce que nous disions et faisions était passager. Si le télécran de Winston ne le voyait pas faire quelque chose de mauvais, alors il avait raté le moment et Winston était tranquille.

La surveillance analogique était passagère pour deux raisons : premièrement, on savait que toute surveillance était exercée par des personnes sur d’autres personnes ; deuxièmement, que personne n’aurait la capacité de trouver instantanément des mots-clefs dans les conversations des vingt dernières années de quiconque. Dans le monde analogique de nos parents, cela signifiait que quelqu’un aurait dû concrètement écouter vingt ans d’enregistrements sur cassette, ce qui aurait pris soixante ans (nous ne travaillons que 8 heures par jour). Dans le monde numérique de nos enfants, les agences de surveillance saisissent quelques mots et peuvent obtenir la transcription automatique des conversations, sauvegardées à tout jamais, de monsieur tout-le-monde sous surveillance, à l’écran, en temps réel, à mesure qu’ils saisissent ces mots-clefs – pas seulement les conversations d’une seule personne, mais celles de tout le monde (ce n’est même pas exagéré ; c’était la réalité aux environs de 2010 avec le programme XKEYSCORE entre la NSA et le GCHQ).

Dans le monde analogique de nos parents, la surveillance n’existait que quand elle était active, c’était le cas seulement lorsque vous faisiez individuellement et concrètement l’objet de soupçons pour un délit spécifique, grave, et déjà commis.

Dans le monde numérique de nos enfants, la surveillance peut être activée rétroactivement pour quelque raison que ce soit ou même sans raison, avec la conséquence flagrante que chacun d’entre nous est sous surveillance pour tout ce qu’il peut avoir fait ou dit.

Nous devrions dire à tout le monde puisque nous en sommes là : « tout ce que vous dites ou faites peut être utilisé contre vous, pour quelque raison que ce soit ou même sans raison, n’importe quand dans le futur ».

La génération actuelle a complètement échoué à préserver la présomption d’innocence, appliquée à la surveillance, quand on est passé de la génération de l’analogique à celle du numérique.

Tout est enregistré pour pouvoir être ensuite utilisé contre vous : ce nouvel état de fait a décuplé la dangerosité de la surveillance telle qu’on la connaissait.

Supposez que quelqu’un vous demande où vous étiez le soir du 13 mars 1992. Vous aurez, au mieux, une vague idée de ce que vous faisiez cette année-là (« Voyons voir… Je me souviens que mon service militaire a commencé le 3 mars de cette année… et que la première semaine a eu lieu un dur camp d’entraînement dans une forêt d’hiver glaciale… j’étais donc probablement… de retour à la caserne après la première semaine, ayant le premier cours de théorie militaire ou un truc comme ça ? Ou peut-être que si cette date correspond à un samedi ou un dimanche, alors je devais être en permission ? » C’est à peu près la précision maximale qu’est capable de produire votre mémoire en remontant vingt-cinq ans en arrière.)

Cependant, si vous êtes confronté⋅e à des données sûres sur ce que vous avez fait, les personnes que vous affronterez auront sur vous un avantage important et décisif, simplement parce que vous ne pouvez pas le réfuter. « Vous étiez dans cette pièce et avez prononcé telles paroles, d’après notre transcription. Ces autres personnes étaient aussi dans cette pièce. Nous ne pouvons que supposer que ce que vous avez dit a été émis avec l’intention de le leur faire entendre. Qu’avez-vous à dire ? »

Nul besoin de remonter 25 ans en arrière. Quelques mois suffisent pour que la plupart des souvenirs ne soient plus détaillés.

Pour illustrer davantage : considérez que la NSA est connue pour stocker même des copies de correspondances chiffrées aujourd’hui, partant du principe que même si elles ne sont pas cassables pour l’instant, elles le seront probablement dans le futur. Considérez que ce que vous communiquez de façon chiffrée aujourd’hui – texte, message vocal ou vidéo – pourra être utilisé contre vous dans vingt ans. Vous n’en connaissez probablement pas la moité, parce que la fenêtre de comportements acceptables aura bougé de manière imprévisible, comme elle le fait toujours. Dans les années 50, il était absolument acceptable socialement de faire des remarques désobligeantes à propos de certaines minorités en société, ce qui vous ostraciserait socialement aujourd’hui. Pour d’autres minorités c’est encore acceptable d’être désobligeant, mais cela pourrait ne plus l’être à l’avenir.

Quand vous écoutez des personnes qui s’exprimaient il y a cinquante ans, vous savez qu’elles parlent dans le contexte de leur époque, peut-être même avec les meilleures intentions selon nos critères d’aujourd’hui. Cependant, nous pourrions les juger durement pour leurs propos si nous les interprétions dans le contexte actuel, qui est complètement différent.

Nos enfants, ceux du numérique, devront faire face exactement au même scénario, parce que tout ce qu’ils font et disent pourra être et sera utilisé contre eux, n’importe quand dans l’avenir. Il ne devrait pas être en être ainsi. Ils devraient avoir tous les droits de jouir de libertés fondamentales individuelles égales aux libertés analogiques.

 

La vie privée demeure de votre responsabilité.

Mastodon, un an après le défi

lun, 19/02/2018 - 01:42

Aujourd’hui 19 février nous célébrons un anniversaire symbolique : voici exactement un an qu’un certain Eugen Roschko a répondu publiquement à Mark Zuckerberg et mentionné le réseau social Mastodon qu’il avait créé quelques mois auparavant.

Cette lettre ouverte mérite d’être relue : Eugen y réfute les prétentions de Facebook à donner du pouvoir à la communauté, explique à quel point Facebook est par essence incapable de le faire et surtout propose une voie qui restitue aux utilisateurs leur maîtrise : la fédération, telle que mise en œuvre avec Mastodon.

Ce qui nous a séduits dans ce message, ce n’est pas seulement l’audace tranquille du jeune homme, le côté David contre Goliath, c’est aussi qu’il y mettait sur la table avec son interpellation du magnat Zuckerberg un logiciel fonctionnel. Eugen Roschko avait créé quelque chose qui démontrait qu’une autre voie est possible, y compris pour les réseaux sociaux.

Peu importe ensuite si le succès a été au rendez-vous. Certes, le cap du million d’utilisateurs inscrits a été franchi en décembre dernier, mais on est évidemment assez loin des milliards d’usagers captifs de Facebook et Twitter. L’important c’est plutôt que la multiplication des instances a été phénoménale, depuis celles qui se sont fermées comme des huîtres dans l’objectif de constituer des safe spaces jusqu’aux instances victimes de leur succès et dont il a fallu limiter les inscriptions, en passant par notre modeste et convivial Framapiaf

Si vous découvrez tout cela et hésitez encore, rendez-vous sur cette excellente page informative qui vous aidera à choisir quelle instance pourrait vous convenir le mieux (mais rien ne vous interdira de changer d’instance ensuite à votre gré).

À relire aujourd’hui le message d’Eugen on mesure mieux qu’il s’inscrit dans un courant plus large et désormais toujours croissant de prise de conscience et de remise en question des Léviathans du Web. Une prise de conscience qui passe par la mise à disposition du public d’alternatives crédibles et respectueuses, une remise en cause qui passe par le refus de l’inféodation des utilisateurs, de l’arbitraire centralisateur et de l’espionnage étatique dans notre vie privée en ligne.

 

Le pouvoir de bâtir des communautés, une réponse à Mark Zuckerberg par Eugen Roschko

parution originale le 19 février 2017 sur le site de Hackernooon.

Traduction Framalang : goofy, mo, audionuma, Bromind,moutmout

un des avatars d’Eugen Roschko alias Gargron

Le manifeste de Mark Zuckerberg est peut-être animé de bonnes intentions, mais comporte une chose fondamentalement fausse :

« Dans des moments comme ceux-ci, la chose la plus importante que nous puissions faire chez Facebook est de développer l’infrastructure du réseau social pour donner aux gens la possibilité de bâtir une communauté mondiale qui fonctionne pour nous tous. »

 

Facebook n’est pas et ne pourra jamais être une plateforme où les gens ont le pouvoir de construire quoi que ce soit. Facebook ne fait même pas semblant d’être un organisme à but non lucratif comme Wikipédia ou Mozilla ; l’objectif principal de l’entreprise ne fait aucun doute : tirer profit de vous le plus possible en analysant vos données et en vous montrant des annonces publicitaires contre l’argent de l’annonceur. Un avenir où Facebook est l’infrastructure sociale mondiale, c’est un avenir sans aucun refuge contre la publicité et l’analyse des données.

Facebook ne peut tout simplement pas donner à quiconque le pouvoir de faire quoi que ce soit, parce que ce pouvoir résidera toujours, en fin de compte, dans Facebook lui-même, qui contrôle à la fois le logiciel, les serveurs et les politiques de modération.

Non, l’avenir des médias sociaux doit passer par la fédération Le pouvoir ultime consiste à donner aux gens la capacité de créer leurs propres espaces, leurs propres communautés, de modifier le logiciel comme ils le jugent bon, mais sans sacrifier la capacité des personnes de différentes communautés à interagir les unes avec les autres. Bien sûr, tous les utilisateurs finaux n’ont pas forcément envie de gérer leur propre petit réseau social, de même que tous les citoyens ne sont pas tous intéressés par la gouvernance de leur propre petit pays. Mais je pense qu’il y a une bonne raison pour laquelle de nombreux pays se composent d’États séparés mais compatibles, et pour laquelle de nombreux pays distincts mais compatibles forment des alliances comme l’Union européenne ou l’OTAN. Un mélange entre souveraineté et union. Fédération.

Internet a connu beaucoup de hauts et de  bas du côté des réseaux sociaux. MySpace. Friendfeed. Google++. App. net. Et absolument à chaque fois différentes expériences utilisateurs, de nouveaux comptes, la nécessité de convaincre vos amis de changer, ou d’avoir plusieurs comptes pour parler à tous. Pensez-vous que ce cycle s’arrêtera avec Facebook ? Les dynamiques communautaires garantissent dans une certaine mesure un cycle ascendant et descendant, mais nous pourrions arrêter de rebondir d’un site à l’autre et nous en tenir à un protocole standardisé. Le courriel n’est peut-être pas sexy, car il a été créé à une époque où les choses étaient plus simples, mais on ne peut pas s’empêcher de trouver génial qu’il fonctionne toujours, quel que soit le fournisseur que vous choisissez.

Voulez-vous vraiment que le site web, qui affiche les photos de vos amis avec la légende « vous allez leur manquer » quand vous essayez de supprimer votre compte, soit aux commandes d’une communauté mondiale ?

Je crois qu’avec Mastodon, j’ai créé un logiciel qui est vraiment une alternative crédible à Twitter. C’est un serveur de microblogging fédéré dans le prolongement de GNU Social, mais qui contrairement à GNU Social est capable de plaire aux gens qui n’ont jamais marqué un intérêt particulier pour le logiciel en lui-même. Autrement dit, il est utilisable par des personnes non techniques. Je ne sais pas si le travail que je fais est assez bon pour servir l’avenir de l’humanité, mais je pense que c’est au moins un pas sérieux dans la bonne direction.

Eugen Rochko,
Développeur de Mastodon, administrateur de mastodon.social, l’instance d’exemple

Défi #Ilovefs : créez une page Framasite pour votre création libre préférée !

mer, 14/02/2018 - 09:12

C’est le 14 février. Le reste de l’année, nous avons un peu (trop ?) l’habitude de dire « y’a un beuuuuug » aux personnes passionnées qui créent des logiciels libres. Mais aujourd’hui, c’est différent.

Aujourd’hui, on dit juste « merci ». On leur dit juste combien on les aime, combien on aime leur travail.

Car aujourd’hui, le 14 février, c’est le I Love Free Software Day : le jour où on partage du #ilovefs et du datalove de partout.

Créez une Page Framasite à la gloire d’une création de l’esprit libre !

Aujourd’hui aussi, nous venons d’ajouter un nouvel outil à notre service d’hébergement et de conception de sites web : les Pages Framasite. Comme nous le disons sur ce blog, cet outil est très simple à utiliser, et permet de créer un site en quelques clics.

Du coup, nous nous sommes dit qu’on allait vous lancer un défi, juste pour le fun :

  1. Connectez-vous sur Frama.site (nécessite d’avoir un compte)
  2. Cliquez sur « créer un site » puis sur « Page »
  3. Créez un site à la gloire d’un logiciel, un blog, un roman, une asso, une ressource libre que vous aimez
  4. Quand vous avez fini, partagez-le sur vos réseaux sociaux préférés avec le hashtag #Ilovefs (et mentionnez @framasoft au passage, si vous voulez qu’on le voie !)

Si vous êtes suffisamment nombreuses et nombreux à relever le défi, on fera un petit florilège ici même sur ce blog !

Comme nous aussi on aime faire des choses pour la beauté du geste, on s’est prêté à l’exercice, histoire de vous faire un mini-tuto !

Pouhiou déclare son amour à VLC

Pouhiou, il aime VLC, le lecteur de vidéos tout terrain à l’emblématique cône de chantier. Alors il va lui dédier une page web. Pour cela, il se rend sur Frama.site, se connecte à son compte (il sait déjà comment on le crée !) et choisit de faire une Page Framasite

C’est le choix de gauche, tout simplement.

 

Là, notre Pouhiou tombe sur un formulaire assez explicite demandant l’adresse web souhaitée, le nom du site, ses mots-clés… Alors il le remplit comme ça :

Notez comme il ne montre pas la taille de son mot de passe sur cette capture d’écran, le filou !

Une fois qu’il a cliqué sur Créer un site page, cela le renvoie sur son compte général Framasite, où il trouve le nouveau site qu’il vient de créer… Il ne lui reste plus qu’à choisir Modifier mon site et de se connecter avec l’identifiant et le mot de passe qu’il a choisis dans le formulaire précédent !

Et voici son site vierge, avec quelques modules (les « bandes » du site web) déjà pré-installées !

Première étape, Pouhiou veut modifier l’image et le texte du module image d’en haut. Il lui suffit de cliquer sur les éléments, puis de sauvegarder !

Notez que, pour les besoins de cette animation, il avait déjà préparé son texte et envoyé son image sur sa Page Framasite.

Pouhiou se souvient encore, avant VLC, donc dans la préhistoire de la vidéo numérique, qu’il lui fallait avoir installé un obscur pack de codecs sur WindowsMediaPlayer (beuuuurk), et avoir RealMediaPlayer ou Quicktime pour certaines vidéos… Il en parle donc dans le module de texte suivant ! En quelques clics, il passe de ça :

À ça  :

Tiens, la disquette orange « sauvegarder » pulse : Pouhiou se dit qu’il doit régulièrement cliquer dessus pour enregistrer ses avancées…
C’est le moment ou jamais de mettre un bouton de téléchargement vers le site de VLC… Pouhiou clique donc entre deux modules pour pouvoir en ajouter un, et choisit d’ajouter un module « bouton ».

Après quelques clics pour changer l’image de fond, le texte et le lien du bouton, voici ce que ça donne !

Bon, ce vert et cette police, ça lui va pas du tout, à notre Pouhiou. Il décide d’aller voir dans les options du site pour changer tout cela !

Pouhiou surkiffe la nouvelle version majeure de VLC, la 3.0 « Vetinari ». D’une part parce que Vetirani, c’est le nom du Patricien, le tyran bienveillant des romans du Disque-Monde

Mais surtout parce que cette version 3.0 regorge de fonctionnalités. Il décide donc d’ajouter un module de carrousel d’images (éhontément piquées sur le site officiel de VLC !) pour montrer ces nouvelles fonctionnalités. Ce module fonctionne comme le module image de tout à l’heure, mais avec plusieurs images et textes à remplir !

Une fois son module paramétré, Pouhiou se rend compte qu’il est mal placé, en-dessous du bouton de téléchargement… Et s’il le faisait remonter au dessus ? Pour cela il lui suffit de cliquer sur la clé à molette du module carrousel !

 

Puis de cliquer sur la flèche qui lui permet de remonter le module !

Il profite aussi de ce bouton des paramètres de chaque module pour supprimer ceux qui ne lui serviront à rien ;).

Cela donne un mini site déjà bien sympa :
https://ilovevlc.frama.site
À vous de répandre du datalove !

Que ce soit en faisant une page Framasite, un mot sur vos médias sociaux, un email au personnes qui créent des œuvres de l’esprit libre, un don, un poème, etc… Pensez à faire un petit quelque chose aujourd’hui.

On prend rarement le temps de dire merci, aujourd’hui c’est l’occasion rêvée !

Joyeux I Love Free Software Day à vous,

 

L’équipe de Framasoft.

Pour aller plus loin & Contribuer :

 

Les Pages Framasite : plus c’est facile, plus on partage !

mer, 14/02/2018 - 09:11

Notre service d’hébergement et de création de sites web s’enrichit d’une belle contribution, pour que quiconque puisse créer une page web en quelques clics seulement.

Framasite, un service que vous avez fait grandir

Dès son lancement en octobre dernier, nous avions annoncé la couleur : le service Framasite était loin d’être « prêt-à-l’emploi ». Notre feuille de route Contributopia est claire : proposer moins d’outils, pour prendre le temps de les imaginer avec vous. Nous avons donc proposé un Framasite tout vert, avec deux options (faire un site web ou faire un wiki). Cette sortie permettait d’avoir une base pour commencer à échanger avec vous, à récolter vos retours et contributions afin de faire évoluer ce service selon vos attentes.

Cliquez pour découvrir le monde des services de Contributopia.
Illustration de David Revoy – Licence : CC-By 4.0

L’option Wiki (propulsée par le logiciel libre Dokuwiki) a très vite trouvé son public : elle est relativement facile à utiliser. De plus, une personne qui crée un wiki sait en général pourquoi elle choisit ce genre de site très particulier. Les options Blog, Page ou Site (propulsées par le logiciel libre Grav), quant à elles, ont plus fait débat : les enthousiastes de la souris les ont vite adoptées, les blogueurs et blogueuses les ont apprivoisées, mais elles ne sont pas vraiment faciles à dompter pour qui n’aime pas mettre les mains dans le cambouis numérique…

 

Robin : développeur en herbe, et pas que

Framasite, illustré par David Revoy – Licence : CC-By 4.0

C’est en voulant changer le monde (un octet à la fois) que Robin s’est retrouvé à faire un stage en développement chez Framasoft. Cet aquarelliste à la formation d’éducateur a été fasciné par les modes d’organisations collectives qui naissaient dans les Nuits Debout Nîmoises. Nous reparlerons prochainement, sur ce blog, du projet qui l’a poussé à apprendre à coder… Mais la motivation est bien connue des libristes : « si le logiciel de mes rêves n’existe pas, je m’en vais le coder moi-même ! »

Robin a donc commencé son stage avec pour but de faciliter l’utilisation de Grav (le logiciel libre qui permettait, jusqu’à aujourd’hui, de créer une Page, un Blog ou un Site Framasite). Après quelques bidouillages, fausses pistes, et échanges avec d’autres développeurs qui avaient tenté de prendre le même chemin, il arrive au pied du mur. Le logiciel Grav est conçu de manière si élégante, si complète, que modifier un de ses éléments-clés (les modules, le markdown…) reviendrait à devoir le refondre en entier.

Qu’à cela ne tienne, Robin vient nous annoncer : « Il me reste un mois, si je pars de zéro, je peux faire la solution dont j’aurais rêvé pour faire mes sites d’aquarelles, lorsque je n’y connaissais rien au code… » On va vous le dire franchement : vu les délais, nous, on y croyait moyen… Mais si un stage n’est pas l’occasion d’expérimenter (pour la ou le stagiaire) et de faire confiance (pour l’encadrant·e), quand peut-on suivre son enthousiasme, hein ?

Les Pages Framasite : beau, beau, beau et con à la fois

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Robin nous a bluffé·e·s ! En un mois, il a conçu PrettyNoémieCMS, un logiciel qui permet de créer hyper simplement une belle page web (un site à page unique pour présenter son association, son CV, ses travaux artistiques ou son artisanat…).

Pourquoi c’est facile ? Parce que c’est limité (ah ben y’a pas de secret, hein…). Bien sûr on peut choisir des thèmes de couleurs, des jeux de polices… Mais tout est déjà pré-mâché pour vous, vous ne pourrez pas trifouiller les bordures, emplacements et autres joies du CSS…

Donc oui : c’est limité et limitant, c’est même conçu comme ça… Car ce sont ces limites qui permettent d’avoir un résultat vraiment joli. C’est donc un outil à réserver aux personnes qui apprécieront un principe fondamental de cet outil…

Le principe est simple : à aucun moment vous ne verrez du code.

Il vous suffit d’aller sur votre site, vous vous connectez à l’interface d’administration, et là des boutons s’affichent par dessus votre Page web.

Cet exemple sert à un défi que nous vous lançons aujourd’hui même !

Vous ? Vous n’avez qu’à cliquer. Vous cliquez pour rajouter un bandeau de titre, des colonnes de textes, un carrousel ou une galerie d’images, un formulaire de contact ou une carte OpenStreetMap… Vous cliquez encore pour changer les textes, les mettre en forme ou pour charger vos images.

Les boutons sont explicites, il y a une aide si jamais vous êtes perdu·e·s, mais franchement… c’est vraiment, vraiment facile. Le résultat, pour la personne qui crée le site comme pour celles qui iront le voir, est franchement sympa.

Tiens, si vous voulez voir, Robin vous a même préparé une vidéo :




cliquez sur l’image pour visionner la vidéo (YouTube)

À vous de créer vos Pages Framasite !

Voici une nouvelle étape dans l’évolution contributive de Framasite. Ce n’est pas fini : le logiciel derrière les Pages Framasite, PrettyNoemieCMS, est vert et frais comme un mojito ! Voyons ensemble, avec vos retours, comment il maturera. Les autres solutions (les Wikis, les Blogs, les Sites complexes) restent bien sûr disponibles et vouées à évoluer. Ces nouvelles Pages Framasite ne sont qu’une corde de plus à cet arc qui vous permet de vous exprimer pour faire vibrer la toile !

Désormais, si vous connectez à votre compte Frama.site et que vous choisissez de « créer un nouveau site », les possibilités seront classées par facilité d’utilisation :

  • les Pages Framasite : créer une page unique hyper-facilement (ce dont on vient de parler aujourd’hui)
  • les Wikis Framasite : pour faire un site collaboratif assez aisément
  • les Blogs Framasite : tenir un journal de bord, nécessite quelques petites connaissances
  • (utilisation avancée) : les Sites Framasite, pour qui veut avoir toutes les options ;)

Pour fêter l’arrivée de ce charmant petit outil, on vous a concocté un exemple doublé d’un défi : êtes-vous prêt·e à créer une Page Framasite déclarant votre amour pour un logiciel libre ?

Si oui, rendez-vous sur cet article du blog !

Et quoi qu’il en soit, n’hésitez pas à nous dire ce que vous pensez de cette nouvelle solution !

Pour aller plus loin & Contribuer :

 

21 degrés de liberté – 05

lun, 12/02/2018 - 16:56

Hier nous pouvions facilement rencontrer qui nous voulions physiquement de façon privée et être à l’abri des oreilles indiscrètes si nous l’avions décidé. C’est devenu presque impossible aujourd’hui dans l’espace numérique.

Voici déjà le 5e article de la série écrite par Falkvinge. Le fondateur du Parti Pirate suédois s’attaque aujourd’hui à la question de notre liberté de nous réunir et échanger en ligne sans être pistés.

Le fil directeur de la série de ces 21 articles, comme on peut le voir clairement dans les épisodes précédents que nous vous avons déjà livrés, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Mais où est donc passée la liberté de réunion ?

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access
Traduction Framalang : redmood, Penguin, mo, draenog, goofy et 2 anonymes

Nos parents, dans leur monde analogique, avaient le droit de rencontrer qui ils voulaient, où ils voulaient, et de discuter de ce qu’ils voulaient, sans que le gouvernement n’en sache rien. Nos enfants du monde numérique1 ont perdu ce droit, simplement parce qu’ils utilisent davantage d’outils modernes.

De nombreuses activités de nos enfants ne se déroulent plus en privé, car elles ont naturellement lieu sur le net. Pour les personnes nées à partir de 1980, faire la distinction entre activités « hors-ligne » et « en ligne » n’a pas de sens. Là où les personnes plus âgées voient « des gens qui passent tout leur temps avec leur téléphone ou leur ordinateur », les plus jeunes voient un moyen de se socialiser, à l’aide de leur téléphone ou de leur ordinateur.

Il s’agit là d’une distinction essentielle que nos aînés ont du mal à comprendre.

Peut-être qu’une anecdote à propos de la génération précédente pourra encore une fois mieux illustrer le propos : les parents de nos parents se plaignaient déjà que nos parents parlaient avec leur téléphone, et non avec une autre personne grâce au téléphone. Ce que nos parents voyaient comme un moyen d’entretenir un contact social (à l’aide des lignes téléphoniques analogiques de l’époque), était vu par leurs propres parents comme une obsession pour un outil. Rien de nouveau sous le soleil…

Cette socialisation numérique, toutefois, peut être limitée, elle peut être… soumise à autorisation. Au sens où une tierce personne (entité) doit donner son accord pour que vous et vos amis puissiez établir le contact social qui vous convient, ou même établir un lien social quel qu’il soit. Les effets du réseau sont forts et génèrent une pression qui se concentre sur quelques plates-formes où tout le monde se retrouve. Lesdites plates-formes sont des services privés qui peuvent donc dicter toutes les conditions d’utilisation qu’ils souhaitent sur la façon dont les gens peuvent se rassembler et entretenir leurs liens sociaux − pour les milliards de personnes qui se retrouvent ainsi.

Un exemple, pour illustrer tout cela : Facebook utilise des valeurs américaines dans les rapports sociaux, pas des valeurs universelles. Être totalement contre toute forme de nudité, même la plus discrète, tout en acceptant les discours haineux n’est pas quelque chose qui se fait partout dans le monde ; c’est propre aux Américains. Si Facebook avait été développé en France ou en Allemagne, et non aux États-Unis, la nudité sous toutes ses formes aurait été la bienvenue dans un cadre artistique et une culture de « corps libre » (Freikörperkultur) ainsi qu’une manière parfaitement légitime de créer des liens sociaux, mais la moindre remise en cause d’un génocide aurait donné lieu à un bannissement immédiat et à des poursuites judiciaires.

Ainsi, en utilisant simplement le très connu Facebook comme exemple, toute manière non-américaine de créer des contacts sociaux est totalement bannie dans le monde entier, et il est extrêmement probable que les personnes qui développent et travaillent pour Facebook n’en ont pas conscience. D’ailleurs la liberté de réunion n’a pas été limitée seulement dans le cadre d’Internet, mais aussi dans notre bon vieux monde analogique, où nos parents avaient l’habitude de traîner (et le font encore).

Vu que les gens sont constamment géolocalisés, comme nous l’avons vu dans le billet précédent, il est possible de croiser les positions de plusieurs individus et d’en déduire qui parlait à qui, et quand, alors même qu’il s’agissait d’un échange en face à face. Si je regarde par la fenêtre de mon bureau en écrivant ces lignes, le hasard fait que les vieux quartiers de la Stasi en face de l’Alexanderplatz dans l’ancienne partie Est de Berlin se trouvent dans mon champ de vision. C’était un peu comme l’Hôtel California ; les personnes qui y entraient avaient tendance à ne plus jamais en ressortir. La Stasi espionnait aussi les gens afin de savoir qui discutait avec qui, mais cela nécessitait beaucoup d’agents pour suivre en filature et photographier ceux qui se rencontraient pour se parler. Il y avait donc une limite économique dans la manière dont les gens pouvaient être suivis au-delà de laquelle l’État ne pouvait se permettre d’augmenter la surveillance. Aujourd’hui, cette limite a totalement disparu, et tout le monde peut être pisté à tout moment.

Êtes-vous réellement libre de vous réunir, quand le simple fait d’avoir fréquenté une personne – dans la réalité, peut-être avez-vous seulement passé un peu de temps à proximité de celle-ci – peut être retenu contre vous ?

Voici encore un exemple pour illustrer cela. Dans une des fuites d’informations majeures récentes, il n’est pas important de savoir laquelle, il se trouve qu’un lointain collègue à moi avait fêté un gros événement en organisant une grande fête, qui s’est déroulée à proximité du lieu où des documents étaient en train d’être copiés, il n’en savait rien et la proximité des lieux n’était qu’une coïncidence. Des mois plus tard, ce même collègue participait à la couverture journalistique de la fuite de ces documents et de la vérification de leur véracité, toujours dans l’ignorance de leur provenance et du fait qu’il avait organisé sa grande fiesta dans un lieu très proche de celui dont les documents étaient issus.

Le gouvernement, en revanche, avait parfaitement conscience de cette proximité physique ainsi que de l’implication du journaliste dans le traitement des documents et a émis non pas un, mais deux mandats d’arrêt à l’encontre de ce lointain collègue, sur la base de cette coïncidence. Il vit maintenant en exil hors de Suède et n’espère pas à être autorisé à rentrer chez lui de sitôt.

La vie privée, jusqu’au moindre de vos déplacements, demeure de votre responsabilité.

Hommage à John P. Barlow

ven, 09/02/2018 - 07:20

Gee utilise souvent ses BD pour critiquer assez vertement les GAFAM… mais aujourd’hui, il a préféré nous résumer la vie de John P. Barlow, un grand monsieur d’Internet qui nous a quittés il y a peu.

Lire aussi :

Crédit : Simon Gee Giraudot (Creative Commons By-Sa)

Les bibliothèques sous le règne du capitalisme

mar, 06/02/2018 - 01:42

Les bibliothèques ont toujours joué un rôle de gardiens de nos biens littéraires. Mais face à la tendance croissante à l’appropriation de la culture par le marché, elles sont peu à peu devenues de véritables ovnis dans le paysage culturel nord-américain.

Gus Bagakis est professeur de philosophie à la retraite de l’Université d’État de San Francisco. Il revient ici sur ce mouvement destructeur qui vise à transformer les bibliothèques publiques en simples institutions privées à but lucratif.

Traduction Framalang : paul, Edgar Lori, Mannik, Aiseant, claire, jums, Goofy

Source : revue en ligne Truth-out : Libraries Under Capitalism : The Enclosure of the Literary Commons

Photo Steven Ramirez (Domaine public)

 

L’une des institutions les plus subversives des États-Unis,

c’est la bibliothèque publique.

– Bell Hooks

Nos biens communs littéraires des bibliothèques publiques sont peu à peu mis sous cloche et deviennent inaccessibles au public à cause d’une série de lois de nos gouvernements – à la fois locaux, nationaux et fédéraux – qui s’inclinent devant les diktats et les priorités des entreprises. La bibliothèque publique est l’un des rares endroits où les gens peuvent entrer gratuitement, accéder gratuitement aux documents et y séjourner sans devoir acheter quoi que ce soit. La valeur des bibliothèques publiques ne réside pas seulement dans les documents qu’elles prêtent ou dans le modèle non commercial qu’elles incarnent, mais aussi dans le bien commun qu’elles représentent : un endroit public qui offre aux citoyens des espaces intellectuels libérés, propices aux dialogues et à l’organisation de la communauté.

Les bibliothèques sont en train de passer d’un modèle de service public à celui d’entreprises à but lucratif, ce qui conduit à la destruction d’un espace public.

En riposte à cet emprisonnement, le New York Times plaide pour des moyens supplémentaires en faveur des bibliothèques. Le quotidien de la Grosse Pomme présente les bibliothèques comme des lieux où les enfants pauvres viennent « apprendre à lire et à aimer la littérature, où les immigrés apprennent l’anglais, où les chômeurs perfectionnent leurs CV et lettres de motivation, et où ceux qui n’ont pas accès à Internet peuvent franchir le fossé numérique… Ce sont des refuges pour penser, rêver, étudier, lutter et – c’est le cas de nombreux enfants et personnes âgées – pour être simplement en lieu sûr, à l’abri de la chaleur. »

Un article de la revue Public Library Quarterly intitulé « Les bibliothèques et le déclin de l’utilité publique » ajoute : « [les bibliothèques] contribuent à rendre possible la sphère démocratique publique ». L’auteur alerte également sur le fait que les bibliothèques sont en train de passer d’un modèle de service public à celui d’entreprises à but lucratif qui entraînent d’un véritable espace public.
Nous avons besoin de moyens supplémentaires pour permettre aux bibliothèques publiques de survivre. Nous devons empêcher la transformation de nos bibliothèques, institutions culturelles, éducatives et communes, en entreprises privées. Afin de comprendre plus clairement d’où viennent ces problèmes, nous devons d’abord comprendre comment les bibliothèques ont historiquement été influencées par le capitalisme.

Les bibliothèques comme système de contrôle social

Lorsqu’on étudie le développement et le déclin des bibliothèques publiques, on constate que les changements sont souvent imputables à l’objectif premier du capitalisme : le profit. Si quelque chose évolue défavorablement – autrement dit, si une chose menace la possibilité de profit – celle-ci devient un bouc émissaire opportun pour réduire les moyens dans les budgets des administrations locales, nationales ou fédérales. Les bibliothèques publiques, l’éducation publique et l’espace public représentent trois victimes actuelles de l’influence du capitalisme car elles sont devenues des « dépenses inutiles » qui entravent l’accroissement des profits.

Afin de contextualiser notre étude, rappelons que le capitalisme est un système économique fondé sur une main-d’œuvre salariée (travail contre salaire), la propriété privée ou le contrôle des moyens de production (usines, machines, exploitations agricoles, bureaux) et la production de marchandises en vue d’un profit. Dans ce système, un petit nombre de personnes qui travaillent pour de très grandes entreprises utilise sa puissance financière et politique pour orienter les priorités, les financements et les mesures gouvernementales en fonction de leurs propres intérêts. Même si le capitalisme a connu des évolutions, l’une de ses composantes demeure inchangée : la lutte pour la richesse et le pouvoir qui oppose les entrepreneurs et les travailleurs. Dans la mesure où les entreprises capitalistes possèdent l’argent et le pouvoir, on peut soutenir qu’elles contrôlent la société en général.

Mais en période de dépression, la classe ouvrière, bien plus nombreuse, souffre et réagit ; elle s’organise et se bat pour de meilleures rémunérations, davantage de bénéfices et de puissance. Ainsi, la réaction des travailleurs face à la Grande Dépression qui a conduit au New Deal de Franklin D. Roosevelt dans les années 1930, a permis de réguler le capitalisme, pour mieux le préserver. La rébellion des travailleurs était due en partie à une répartition excessivement inégale des richesses durant cet Âge d’Or, période où la classe capitaliste accumulait une richesse considérable aux dépens des travailleurs. Un contexte d’inégalité d’ailleurs semblable à celui que nous vivons aujourd’hui, à l’ère de notre Nouvel Age d’Or.

Ce conflit entre les patrons et les travailleurs transparaît aussi dans l’histoire des bibliothèques publiques. Les bibliothèques font partie d’un système de contrôle social : elles fournissent des ressources et une éducation aux immigrants. Quand les patrons encouragent la création de bibliothèques, c’est qu’ils les voient comme terrain d’essai pour immigrés au service de leur industrie. Par exemple, à Butte Montana, en 1893, la nouvelle bibliothèque Carnegie a été présentée par les propriétaires de mines comme « un antidote au penchant des mineurs pour la boisson, les prostituées et le jeu » et comme un moyen de favoriser la création d’une communauté d’immigrés afin de limiter la rotation du personnel.

Andrew Carnegie, capitaliste philanthrope en son temps, offre un bel exemple de la volonté de la classe capitaliste de maintenir le système de profits et d’empêcher une révolte ouvrière. Dans son article « Le Gospel de la Richesse », publié en 1889, il défend l’idée que les riches peuvent diminuer la contestation sociale par le biais de la philanthropie. Il est préférable selon lui de ponctionner les salaires ouvriers, collecter les sommes puis les redistribuer à la communauté. S’adressant aux ouvriers avec condescendance, Carnegie expliquait : « Si j’augmente vos salaires, vous allez dépenser votre argent pour acheter une meilleure pièce de viande ou plus de boissons. Mais ce dont vous avez besoin, même si vous l’ignorez, ce sont mes bibliothèques et mes salles de concert ».

La générosité de Carnegie était bien comprise : diminuer les possibilités de révolte ouvrière et maintenir ou augmenter ses propres profits. Certes c’était un homme généreux, mais il n’était pas vraiment impliqué dans un changement de société, comme il l’a démontré par ses multiples actions autour de la ségrégation. À l’époque de la ségrégation raciale, les Noirs n’avaient généralement pas accès aux bibliothèques publiques dans le Sud des États-Unis. Plutôt que de favoriser l’intégration raciale dans ses bibliothèques, Carnegie a fondé des bibliothèques distinctes pour les Afro-Américains. Par exemple, à Houston, Carnegie a ouvert la Bibliothèque Carnegie pour Personnes de Couleur en 1909. Même si l’on doit reconnaître néanmoins sa générosité dans la construction de plus de la moitié des bibliothèques sur le territoire des États-Unis avant 1930. En outre, les bibliothèques se sont multipliées en réponse au besoin d’éducation publique, notamment pour les quelque 20 millions d’immigrés arrivés dans le pays entre 1880 et 1920,dans le but de fournir de la main-d’œuvre bon marché et de soutenir le système capitaliste.

Dans notre monde régi par le capitalisme, les guerres sont presque toujours le fait de deux classes dirigeantes (ou davantage) qui se disputent l’accès à des profits, des ressources ou des territoires. Dans ces luttes, la propagande est un outil précieux. Ainsi, durant la Première Guerre Mondiale, la vocation des bibliothèques a basculé vers une américanisation progressive des immigrés, y compris par l’élimination d’ouvrages « antipatriotiques car pro-Allemands ». Durant la Seconde Guerre Mondiale, par opposition aux autodafés nazis, les bibliothécaires américains ont considéré les livres comme des armes de guerre. Pendant la Guerre Froide (1947-1991), certaines bibliothèques publiques ont également servi d’instruments de propagande pour la politique étrangère du gouvernement fédéral : comme la loi sur l’enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act, FARA) qui a conduit les bibliothèques à filtrer des documents soviétiques.

À la même époque, l’association ultraconservatrice John Birch Society dépêchait ses membres dans toutes les bibliothèques publiques du pays pour vérifier si le Livre bleu de l’association était bien disponible dans leurs rayonnages. Ce Livre bleu mettait en garde contre l’ennemi qui s’apprêtait à transformer les États-Unis en état policier communiste et laissait entendre que le Président Eisenhower était un agent communiste. En 1953, au plus fort de la chasse aux sorcières, un membre de la Commission des recueils de textes de l’Indiana a dénoncé l’œuvre Robin des bois comme une œuvre de propagande communiste, et demandé son retrait des écoles et des bibliothèques au prétexte que le héros prenait aux riches pour donner aux pauvres. Fort heureusement, quelques étudiants courageux de l’Université d’Indiana ont résisté et organisé le mouvement de la plume verte (Green Feather Movement) en référence à la plume sur le chapeau de Robin des bois.

L’offensive économique contre les bibliothèques

À la fin des années 1970, la formation des travailleurs immigrés n’est plus la préoccupation des entreprises capitalistes car la main-d’œuvre ne manque plus. À partir de ce moment également, le financement des bibliothèques publiques commence à reculer. Après le 11 septembre 2001, la peur s’intensifie dans la population, tout comme s’intensifie la surveillance d’État. L’une des mesures prises par le gouvernement, conformément à la section 215 du Patriot Act, consiste à forcer les bibliothèques à divulguer des informations sur leurs usagers.

Quelques bibliothécaires courageux protestent, comprenant qu’une telle exigence représente un danger pour les libertés individuelles. Ainsi, l’association des bibliothécaires du Vermont adresse une lettre au Congrès pour s’opposer aux dispositions du Patriot Act concernant les bibliothèques. La propagande des États-Unis face à la montée des tensions au Moyen-Orient pose problème à un certain nombre de bibliothécaires qui s’alarment des symboles hyper-patriotiques affichés dans les bibliothèques juste après les attaques du 11 septembre (affiches, posters, pamphlets). Dans une lettre cosignée faisant état de leurs inquiétudes, ils écrivent : « ce type de communications inhabituelles risque de créer une atmosphère intimidante pour certains usagers des bibliothèques. »

Dès la fin du XXe siècle et au début du XXIe, la plupart des bibliothèques publiques offrent un espace commun et accueillant, qui encourage l’exploration, la création et la collaboration entre étudiants, enseignants et citoyens. Innovantes, elles combinent des supports physiques et numériques pour proposer des environnements d’apprentissage. En 1982, l’American Library Association (ALA) organise la semaine des livres censurés (Banned Books Week) pour attirer l’attention sur les livres qui expriment des opinions non orthodoxes ou impopulaires et mettent ces ouvrages à disposition de tous les lecteurs intéressés.

Mais à l’époque, la classe capitaliste est mal à l’aise et craint des « effets de démocratisation » liés à l’activisme des années 1960 : droits civiques, droits LGBTQ, sensibilisation écologique, mouvements étudiants et actions de dénonciation de la guerre du Vietnam. Les milieux d’affaires conservateurs contestent alors le capitalisme régulé hérité du New Deal et introduisent le néolibéralisme, une variante du capitalisme favorisant le libre échange, la privatisation, l’intervention minimum de l’État dans les affaires, la baisse des dépenses publiques allouées aux services sociaux (dont les bibliothèques) et l’affaiblissement du pouvoir de la classe ouvrière. Certains d’entre eux se réfèrent au Mémorandum Powell (1971), une feuille de route destinée aux milieux d’affaires conservateurs pour les encourager à s’élever et se défendre contre une prétendue attaque de la libre entreprise par des activistes comme Ralph Nader, Herbert Marcuse et d’autres qui étaient censés avoir pris le contrôle des universités, des médias et du gouvernement. À l’autre bout du spectre, les internationalistes progressistes de la Commission trilatérale publient un document intitulé La crise de la démocratie (1975), qui suggère que l’activisme des années 1960 a transformé des citoyens auparavant passifs et indifférents en activistes capables d’ébranler les équilibres en place.

Le ralentissement de l’immigration des travailleurs dans les années 1970 et le stress de l’austérité due à la montée du néo-libéralisme ont provoqué le déclin des services sociaux, dont le système des bibliothèques publiques. Certaines d’entre elles dérivent vers un modèle d’entreprise lucrative qui considère les utilisateurs comme des clients et suivent un modèle entrepreneurial. Elles utilisent les relations publiques, la marchandisation de l’information, l’efficacité, l’image de marque et le mécénat pour augmenter leurs capacités de financements. L’argent qui provenait de taxes locales, nationales et fédérales, indispensable au maintien des services publics, a été transféré dans les poches des sociétés privées, dans l’entretien du complexe militaro-industriel, ou entassé dans des paradis fiscaux. La classe moyenne s’est fait berner par les promesses de réductions d’impôt, parce qu’on lui a dit que la baisse des taxes allait augmenter les dépenses, et donc dynamiser l’économie américaine. Elle a donc suivi, à tort, les grandes entreprises, alors que la perte des institutions publiques nuit à tous sauf aux riches.

Et pourtant toutes ces attaques contre les bibliothèques publiques ont eu lieu en dépit du fait qu’elles sont un excellent investissement pour les contribuables. Par exemple, une étude de 2007 à propos de la bibliothèque de San Francisco a montré que pour chaque dollar dépensé par la bibliothèque, les citoyens avaient reçu 3 dollars en biens et services.

Bien qu’utilisées par un nombre croissant de personnes, les bibliothèques ont encore vu leurs moyens diminuer sous l’effet de la récession de 2008. En Californie, les aides d’État pour les bibliothèques ont été complètement supprimées en 2011. La Louisiane a suivi l’exemple de la Californie en 2012. Des coupes budgétaires sévères ont frappé simultanément les bibliothèques publiques de la ville de New York, la bibliothèque de Dallas, celles de l’État du Massachusetts et bien d’autres. Le budget fédéral actuel contient un plan qui élimine l’agence de support des musées et bibliothèques (Institute of Museum and Library Services) dont les ressources ont été progressivement réduites par les administrations précédentes, qu’elles soient démocrates ou républicaines.

Le renforcement des coupes budgétaires cause l’extinction de nos biens communs littéraires. Alors, comment les défenseurs des bibliothèques publiques peuvent-ils aider celles-ci à survivre et à promouvoir des valeurs démocratiques réelles et une pensée critique ? Tout d’abord, nous devons bien cerner le sort des bibliothèques publiques à la lumière de l’histoire du capitalisme. Ensuite, nous devons nous organiser et mener une lutte pour protéger les bibliothèques publiques comme espaces de lien communautaire et d’action potentielle, contre ce fléau qu’est l’asservissement au capitalisme oligopolistique.

21 degrés de liberté – 04

lun, 05/02/2018 - 01:42

Hier notre position dans l’espace géographique était notre affaire et nous pouvions être invisibles aux yeux du monde si nous l’avions décidé. C’est devenu presque impossible aujourd’hui dans l’espace numérique.

Voici déjà le 4e article de la série écrite par Falkvinge. Le fondateur du Parti Pirate suédois s’attaque aujourd’hui à la question de notre géolocalisation.

Son fil directeur, comme on peut le voir clairement dans les épisodes précédents  que nous vous avons déjà livrés, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Le groupe Framalang a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion les 21 articles qu’il a publiés récemment. Nous nous efforçons de vous les traduire, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

 

De l’analogique au numérique : nos enfants ont perdu le droit à la confidentialité de leur position

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access

Traduction Framalang : mo, draenog, goofy et 2 anonymes

Dans le monde analogique de nos parents, tout citoyen ordinaire  qui n’était pas sous surveillance car suspecté de crime pouvait se promener dans une ville sans que les autorités ne le suivent pas à pas : c’était un fait acquis. Nos enfants n’ont plus ce droit dans leur monde numérique.

Même les dystopies du siècle dernier (1984, Le Meilleur des Mondes, Colossus, etc.) ne sont pas parvenues à rêver une telle abomination : chaque citoyen est dorénavant porteur d’un dispositif de localisation gouvernemental. Et non content de simplement le transporter, il en a lui-même fait l’acquisition. Même Le Meilleur des Mondes n’avait pas pu imaginer cette horreur.

Cela a commencé innocemment, bien sûr. Comme c’est toujours le cas. Avec les nouveaux « téléphones portables », ce qui à l’époque signifiait « pas de fil à la patte », les autorités ont découvert que les gens continuaient à appeler les numéros d’urgence (112, 911, etc.) depuis leurs téléphones mobiles, mais qu’ils n’étaient pas toujours capables d’indiquer eux-mêmes où ils se trouvaient, tandis que le réseau téléphonique pouvait désormais de le faire. C’est alors que les autorités ont imposé que les réseaux téléphoniques soient techniquement capables de toujours indiquer l’emplacement d’un client, au cas où il appellerait un numéro d’urgence. Aux États-Unis, ce dispositif était connu sous le nom de loi E911.

C’était en 2005. Les choses ont rapidement mal tourné depuis. Imaginez qu’il y a seulement 12 ans, nous avions encore le droit de nous balader librement sans que les autorités puissent suivre chacun de nos pas, eh oui, cela fait à peine plus d’une dizaine d’années !

Auparavant, les gouvernements fournissaient des services permettant à chacun de connaître sa position, comme c’est la tradition depuis les phares maritimes, mais pas de façon à ce qu’ils puissent connaître cette position. Il s’agit d’une différence cruciale. Et, comme toujours, la première brèche a été celle des services fournis aux citoyens, dans ce cas des services médicaux d’urgence, et seul les plus visionnaires des dystopistes s’y seraient opposés.

Qu’est-il arrivé depuis ?

Des villes entières utilisent le suivi passif par Wi-Fi1  pour suivre les gens de façon individuelle, instantanée et au mètre près dans tout le centre-ville.

Les gares et les aéroports, qui étaient des havres respectant notre anonymat dans le monde analogique de nos parents, ont des panneaux qui informent que le Wi-fi et le Bluetooth passifs sont utilisés pour suivre toute personne qui seulement s’approcherait, et que ce suivi est relié à leurs données personnelles. Correction : ces panneaux informatifs existent dans le meilleur des cas, mais le pistage est toujours présent.

La position des personnes est suivie par au moins trois… non pas moyens mais catégories de moyens différents :

Actif : vous transportez un détecteur de position (capteur GPS, récepteur GLONASS, triangulation par antenne-relais, ou même un identificateur visuel par l’appareil photo). Vous utilisez les capteurs pour connaître votre position à un moment donné ou de façon continue. Le gouvernement s’arroge le droit de lire le contenu de vos capteurs actifs.

Passif : vous ne faites rien, mais vous transmettez toujours votre position au gouvernement de façon continue via un tiers. Dans cette catégorie, on trouve la triangulation par antenne-relais ainsi que les suivis par Wi-fi et Bluetooth passifs qui ne nécessitent pas d’autre action de l’utilisateur que d’avoir son téléphone allumé.

Hybride : le gouvernement vous localise au moment de ratissages occasionnels et au cours « de parties de pêche ». Cela inclut non seulement les méthodes reliées aux portables mais aussi la reconnaissance faciale connectée aux réseaux urbains de caméras de surveillance.

La confidentialité de notre position est l’un des sept droits à la vie privée et nous pouvons dire qu’à moins de contre-mesures actives, ce droit a entièrement disparu dans le passage de l’analogique au numérique. Nos parents avaient le droit à la confidentialité de leur position, en particulier dans des endroits animés tels que les aéroports et les gares. Nos enfants n’auront pas de confidentialité de position d’une manière générale, ni en particulier dans des lieux tels que les aéroports et les gares qui étaient les havres sûrs de nos parents de l’ère analogique.

Aujourd’hui, comment pouvons-nous réintroduire la confidentialité de position ? Elle était tenue pour acquise il y a à peine 12 ans.

La vie privée reste de votre responsabilité.

Incroyables comestibles : les communs dans l’assiette

mer, 31/01/2018 - 03:02

« Les incroyables comestibles » se définissent comme « un mouvement citoyen, une initiative de transition, visant à transformer l’espace public en jardin potager gratuit dans lequel la nourriture devient une ressource mise à disposition par tous et accessible à tout un chacun ». Voilà qui ressemble drôlement à un commun.

Avec eux, l’espace public devient un jardin potager géant, gratuit et à partager librement. On peut alors imaginer de la ciboulette sur les boîtes aux lettres avec les voisins, des courges qui grimpent aux grilles des écoles, des cornichons à côté des arrêts de bus…

Nous avions adoré les rencontrer lors de la journée In-Libe issue de l’imagination de deux amis geeks et jardiniers.

Aujourd’hui c’est Tripou qui interroge les dynamiques d’Amiens.

Salut les Amiénois·e·s !

Vous avez un site sympathique, 100 % collaboratif, et qui répertorie même les endroits où il y a des arbres fruitiers sur une OpenStreetMap pour aller les cueillir…miam ! Mais en vrai on ne peut pas se nourrir entièrement/complètement avec de la nourriture en accès libre, si ?

Effectivement, il est difficile de trouver tout ce dont on a besoin en accès libre, surtout en ville. Mais de plus en plus d’associations proposent des découvertes de plantes sauvages comestibles et c’est un bon début !

Combien de temps faut-il pour mettre en place ce type de projet ?

Le temps dépend de pas mal de facteurs aussi me semble-t-il difficile de répondre de manière précise. Le mouvement des IC est en gestation depuis plusieurs années à Amiens, où il a réellement pris son essor il y a un peu plus d’un an.

Et combien de personnes faut-il trouver pour ne pas s’épuiser à s’occuper de tous les bacs à légumes ?

Tout dépend du nombre de bacs, de leur localisation. À Amiens il y a un système de « parrainage » de bac où 2-3 personnes en moyenne prennent en charge leur observation et leur entretien courant néanmoins l’intérêt est que cet entretien ne se cantonne pas aux bénévoles du noyau dur du mouvement mais soit relayé par les habitants ou les publics rattachés aux lieux où ces bacs se trouvent.

Et le tas de compost, il est sous la mairie ?
Pas de compost sous la mairie et pas de dynamique de compostage collectif rattaché à la dynamique. Cependant le bac installé par les étudiants de l’association Nature en Fac à la Fac de Science est situé à proximité immédiate du bac à compost mis en place par les étudiants et la Fac.

Comment réagissent les services municipaux par chez vous ?
La collectivité réserve plutôt un bon accueil à la démarche et travaille également sur le sujet des jardins en ville.

Étant donné que c’est un mouvement mondial, vous êtes en lien avec les autres groupes français ou internationaux ?

Nous avons des échanges avec Incroyables comestibles France et François Rouillay. Nous avons parfois des contacts avec des habitants de la région intéressés pour instiller un mouvement sur leur territoire.

Les gens qui s’engagent dans ce genre d’actions, c’est qui ? Ont-ils un passé de jardinier par exemple ?

Les membres du collectif viennent d’horizons divers ce ne sont pas forcément des jardiniers (même s’il y en a aussi, tout le monde vient avec ses envies et les compétences ou moyens qui peuvent nourrir la démarche)

Quel est votre champ d’action ?

Il est très divers : espace public, bibliothèques, centres culturels, fac …

Les lieux d’implantations doivent être éloignés des zones où il y a des gaz d’échappement, mais en ville il y en a pas mal, non ?

Oui c’est en effet une précaution à observer et une contrainte difficile à éviter. Les bacs installés à Amiens ne bordent pas directement de voies de circulation mais sont situés pour la plupart en retrait ou dans des espaces à moindre circulation.

C’est bio ?

La priorité étant d’avoir un autre regard sur son environnement, de mettre des bacs où cela est possible et faire changer les mentalités en conséquence. C’est bio dans la mesure où ça n’est pas traité chimiquement. Les gaz ne s’arrêtent pas aux limites des chaussées et il faut faire avec en ville pour le moment.

On peut imaginer des vaches à steaks gérées collectivement, des endroits de découpe ou de transformations groupés, des haies de houblon…ça fait rêver, est-ce que c’est possible ?

Bien sur, de plus en plus de communes se penchent sur la question et des initiatives de ce genre voient le jour en France. Cela relève évidemment de la politique de la ville.

Pour moi, voir ce genre de mise en place me permet aussi de me questionner sur la manière dont je me nourris, ce que j’achète et où je le trouve, le goût des choses etc…
Vous vous fournissez comment en graines et plants ?

Nous avons eu des dons au départ (kokopelli, jardiniers amateurs…) puis les personnes qui ont pu utiliser nos graines les ont récoltées et nous les ont redonnées.A chaque événement, nous avons le plaisir de recevoir de nouvelles graines.

Vous pouvez m’aiguiller vers des producteur-trice-s locaux si après avoir pillé et mangé tous vos bacs, j’ai encore faim ?

Vous pouvez vous rapprocher des différentes AMAP présentes dans le secteur d’Amiens, les producteurs des Hortillonages sur les marchés d’Amiens et depuis quelques mois l’île aux Fruits qui proposent des fruits et légumes chaque jeudi.

 

Vous faites aussi des permanences tous les mois à l’université, comment ça se passe concrètement ?

Très bien : un ordre du jour pour garder le fil et s’organiser sur les différents projets, des échanges et discussions avec tous les présents (les permanences sont ouvertes à tous) et un temps de convivialité sur le mode apéro grignote partagée.

Au fait c’est l’hiver ! Un petit conseil pour semer, une préférence de légume ?

Toujours semer plus que ce dont on a besoin. Offrir à son entourage le reste et en planter dans le bacs Incroyables Comestibles. D’abord des salades, radis au jardin, puis tomates courgettes suivront au chaud en attendant les dernières gelées.

Un dernier mot pour la fin ?

N’hésitez pas à venir visiter notre site internet : http://www.incroyables-amiens.fr/

Vous pouvez aussi nous suivre sur Facebook (hum) pour les dernières infos.

Nous sommes toujours à la recherche de bénévoles, jardiniers ou non ! Venez nous rencontrez lors de nos prochaines réunions. :)

21 degrés de liberté – 03

lun, 29/01/2018 - 01:42

Voici déjà le 3e article de la série écrite par Falkvinge. Le fondateur du Parti Pirate suédois s’attaque aujourd’hui à la question de la publication sous anonymat. Une traduction du groupe Framalang, qui a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion les 21 articles qu’il a publiés récemment.

Son fil directeur, comme on peut le voir clairement dans les épisodes précédents  que nous vous avons déjà livrés, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Nous nous efforcerons de vous traduire ces articles, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

De l’analogique au numérique : publier un message public anonymement par Rick Falkvinge

source : https://falkvinge.net/2017/12/20/analog-equivalent-rights-posting-anonymous-public-message/

Traduction Framalang : wyatt, Penguin, mo, draenog, simon, goofy et 2 anonymes.

Les libertés tenues pour acquises pour nos parents ne le sont pas pour nos enfants – beaucoup d’entre elles ont disparu au cours de la transition vers le numérique. Aujourd’hui, nous traiterons de l’importance de pouvoir publier un message public anonymement.

Quand j’étais adolescent, avant l’Internet (si, vraiment), il y avait ce que l’on appelait des BBS  – Bulletin Board Systems. C’était l’équivalent numérique d’un panneau d’affichage, une sorte de panneau en bois dont le but est d’afficher des messages pour le public. On peut les considérer les BBS comme l’équivalent anonyme des logiciels de webforums actuels, mais vous vous connectiez au BBS directement depuis votre ordinateur personnel via une ligne téléphonique, sans avoir à vous connecter à Internet au préalable.

Les panneaux d’affichage sont encore utilisés, bien entendu, mais principalement pour la promotion de concerts ou de mouvements politiques.

Au début des années 90, des lois bizarres étranges ont commencé à entrer en vigueur un peu partout dans le monde sous l’influence du lobbying de l’industrie du droit d’auteur : les propriétaires d’un BBS pouvaient être tenus responsables de ce que d’autres personnes avaient publié dessus. La suppression de la publication dans un délai de sept jours était l’unique possibilité afin d’éviter toute responsabilité. Une telle responsabilité n’a pas d’équivalent analogique ; c’est une idée complètement ridicule que le propriétaire d’un bout de terrain soit tenu responsable pour une affiche apposée sur un de ses arbres, ou même que le propriétaire d’un bout de carton public puisse être poursuivi en justice pour des affiches que d’autres personnes auraient collées dessus.

Reprenons encore une fois : d’un point de vue légal, il est extrêmement étrange d’un point de vue légal qu’un hébergeur électronique soit, de quelque manière que ce soit, responsable des contenus hébergés sur sa plateforme. Cela n’a aucun équivalent analogique.

Bien sûr, les gens peuvent placarder des affiches analogiques illégales sur un panneau d’affichage analogique. C’est alors un acte illicite. Quand cela arrive, le problème est celui du respect de la loi mais jamais celui du propriétaire du panneau d’affichage. C’est une idée ridicule qui ne devrait pas exister dans le monde numérique non plus.

L’équivalent numérique approprié n’est pas non plus de demander une identification pour transmettre les adresses IP des personnes qui postent aux forces de l’ordre. Le propriétaire d’un panneau d’affichage analogique n’a absolument pas l’obligation d’identifier les personnes qui utilisent le panneau d’affichage, ni même de surveiller si on l’utilise ou non.

L’équivalent du droit à la vie privée analogique pour un hébergeur de contenu est que l’utilisateur soit responsable de tout ce qu’il publie à destination de tous, sans aucune responsabilité d’aucune sorte pour l’hébergeur, sans obligation pour lui de pister la source des informations publiées pour aider les forces de l’ordre à retrouver un utilisateur. Une telle surveillance n’est pas une obligation dans le monde analogique de nos parents, de même qu’il n’y a pas de responsabilité analogique pour du contenu publié, et il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement dans le monde numérique de nos enfants, uniquement parce que certains ne savent pas comment gérer une entreprise autrement.

Accessoirement, les États-Unis n’existeraient pas si les lois actuelles de responsabilité d’hébergement avaient été mises en place au moment de leur création. À l’époque, de nombreux écrits qui circulaient revendiquaient la rupture avec la couronne anglaise et la formation d’une république indépendante. D’un point de vue légal, cela correspond à de l’incitation et de la complicité à haute trahison. Ces écrits étaient couramment cloués aux arbres et sur les lieux d’affichages publics pour que la population les lise et se fasse sa propre opinion. Imaginez un instant que les propriétaires des terrains où poussaient ces arbres aient été poursuivis pour haute trahison suite à du « contenu hébergé ». L’idée est aussi ridicule dans le monde analogique qu’elle l’est dans le monde numérique. Il nous faut seulement nous défaire de l’illusion que les lois actuelles d’hébergement numérique ont du sens. Ces lois sont réellement aussi ridicules dans le monde numérique de nos enfants qu’elles l’auraient été dans le monde analogique de nos parents.

La vie privée reste de votre responsabilité.

Le nuage de Cozy monte au troisième étage

ven, 26/01/2018 - 01:43

Tristan Nitot est un compagnon de route de longue date pour l’association Framasoft et nous suivons régulièrement ses aventures libristes, depuis son implication désormais « historique » pour Mozilla jusqu’à ses fonctions actuelles au sein de Cozy, en passant par la publication de son livre Surveillance://

Nous profitons de l’actualité de Cozy pour retrouver son enthousiasme et lui poser quelques questions qui nous démangent…

— Bonjour Tristan, je crois bien qu’on ne te présente plus. Voyons, depuis 2015 où tu es entré chez Cozy, comment vis-tu tes fonctions et la marche de l’entreprise ?

Tristan Nitot par Matthias Dugué, licence CC-BY

— Ça va faire bientôt trois ans que je suis chez Cozy, c’est incroyable comme le temps passe vite ! Il faut dire qu’on ne chôme pas car il y a beaucoup à faire. Ce job est pour moi un vrai bonheur car je continue à faire du libre, et en plus c’est pour résoudre un problème qui me tient énormément à cœur, celui de la vie privée. Autant j’étais fan de Mozilla, de Firefox et de Firefox OS, autant je détestais l’idée de faire un logiciel libre côté navigateur… qui poussait malgré lui les gens dans les bras des GAFAM ! Heureusement Framasoft est là avec Degooglisons-Internet.org et CHATONS, mais il y a de la place pour d’autres solutions plus orientées vers la gestion des données personnelles.

C’est quoi l’actualité de Cozy ?

La grosse actu du moment, c’est le lancement de Cozy pour le grand public. Le résultat de plusieurs années de travail va enfin être mis à disposition du grand public, c’est très excitant !

Fin 2016, nous avons commencé une réécriture complète de Cozy. Ces deux derniers mois, nous avons ouvert une Bêta privée pour près de 20 000 personnes qui en avaient fait la demande. Et puis hier, nous avons terminé cette phase Bêta pour ouvrir l’inscription de Cozy en version finale à tous. Autrement dit, chacun peut ouvrir son Cozy sur https://cozy.io/ et disposer instantanément de son espace de stockage personnel.

Allez, dis-nous tout : qu’est-ce qui a changé depuis le départ de Frank Rousseau ? Cozy a changé de politique ou bien reste fidèle à ses principes initiaux ?

En 18 mois, Cozy a bien grandi, nous sommes dorénavant 35 employés à temps plein, donc plus de structure qu’avant, plus de méthode, ce qui implique une accélération du développement. Par ailleurs, nous avons réécrit une très grosse partie du code, qui donne cette fameuse Cozy V3, plus rapide, plus économe en énergie et en ressources (c’est important !) et aussi plus jolie et beaucoup plus ergonomique. Nous avons aussi développé des applications de synchro pour GNU/Linux, MacOS, Windows, Android et iOS. Ce qui n’a pas changé, par contre, c’est notre attachement au logiciel libre, à la sécurité des données et au respect de la vie privée.

On peut avoir les chiffres ? Combien de particuliers se sont installé une instance cozycloud sur leur serveur/raspberry/autre ?

C’est difficile à dire car nous ne pistons pas nos utilisateurs. On sait juste qu’il y a eu quelques centaines de téléchargements de la version 3 par des gens qui veulent s’auto-héberger. Nous faisons des ateliers pour apprendre à installer Cozy et les places y sont rares tellement elles sont demandées ! Mais on imagine que pour des raisons de sécurité et de simplicité, la plupart des gens vont choisir de se faire héberger par Cozy Cloud. Je viens de vérifier, nous avons plus de 8000 instances Cozy sur notre infrastructure en Bêta fermée. Maintenant que nous venons de passer en version finale, nous espérons que ça va grimper très vite !

On voit bien quel intérêt est pour Cozy de s’appuyer sur une communauté de développeurs qui vont enrichir son magasin d’applications. Mais l’intérêt de la communauté, il est où ? Si je suis développeur et que j’ai une bonne idée, pourquoi irais-je la développer pour Cozy plutôt que pour un autre projet ?

C’est une excellente question ! Développer pour Cozy, c’est avant tout développer pour le Web, avec des technos Web, avec une spécificité : disposer d’une API pour accéder aux données personnelles de l’individu et donc fournir des applications innovantes. Cozy, c’est un espace sur un serveur où je peux stocker mes données personnelles, avec en plus des connecteurs pour récupérer des données stockées chez des tiers (données de consommation électrique ou téléphonique, bancaires, factures, etc.) et enfin c’est une plateforme applicative. C’est la combinaison de ces trois choses qui fait de Cozy une solution unique : en tant que développeur, tu peux écrire des applications qui utilisent ces données personnelles. Personne d’autre à ma connaissance ne peut faire pareil. Et en plus, elle est libre et auto-hébergeable !

Cozy en est à la version 3 et on a l’impression que ça évolue peu, malgré le numéro de version qui passe de 1 à 2 et de 2 à 3. Normal ? Est-ce qu’il existe des remaniements importants en arrière-plan qui ne seraient pas perceptibles par les utilisateurs et utilisatrices ?

Cozy est avant tout une plateforme, ce qui veut dire que c’est quand même une grosse base de code. Ça n’est pas juste une application, c’est un truc fait pour faire tourner des applications, donc c’est normal que ça prenne du temps de développement. Ces douze derniers mois ont été consacrés à la réécriture en langage Go pour plus de performance et d’ergonomie. La version 2 était encore très geek et pouvait rebuter les Dupuis-Morizeau, mais maintenant nous sommes dans un logiciel libre avec une finition et une ergonomie visant le plus grand nombre. Nous avons aussi profité de la réécriture du back-end pour revoir les applications Fichiers et Photos ainsi que les connecteurs. Par ailleurs, nous proposons une nouvelle application, Cozy Banks, qui est un agrégateur bancaire.

Un clin d’œil côté CGU – Leur détail est disponible aussi

 

On peut lire les engagements de Cozy sur cette page vie privée et ça fait plaisir. Mais au fait pour la sécurité comment on se débrouille ? C’est compliqué à administrer une instance Cozy sur son serveur personnel ?

J’aimerais pouvoir dire à tout le monde de s’auto-héberger, mais franchement ça ne serait pas raisonnable. Pour le faire, il faut des compétences, du temps, et de l’envie, et c’est trop vite arrivé de mal paramétrer sa machine pour ensuite se retrouver « à poil sur Internet ». Je déplore cette situation, mais il faut voir tout de même que qu’Internet est un milieu hostile, patrouillé par des robots qui attaquent toutes les adresses IP qu’ils trouvent. L’autre jour, lors d’un atelier Cozy sur l’auto-hébergement, on a créé des serveurs temporaires avec des mots de passe un peu trop simples (pour pouvoir les partager avec les stagiaires qui n’avaient pas de serveurs à eux). Résultat : la première attaque a été enregistrée au bout de 37 minutes seulement. Elle a réussi au bout de 3 h, alors qu’on finissait l’atelier ! Monter son serveur est relativement facile, c’est vrai, mais le maintenir en sécurité est nettement plus complexe et nécessite un vrai savoir-faire et l’envie d’y passer du temps. Donc c’est à chacun de décider ce qui lui convient. Cozy laisse le choix à chacun.

Ces applications sont sympas mais pourquoi elles ne fonctionnent pas hors de l’univers Cozy Cloud ? Pas de standalone ? En particulier, pourquoi développer une application pour Cozy, avec les contraintes techniques qui feront qu’elle ne pourra fonctionner que dans Cozy ? Est-ce que cela ne fractionne pas l’écosystème libre ?

En fait, une application Cozy, c’est une application Web, avec la possibilité de faire appel à des API pour accéder à des données personnelles. Comme tu le soulignes, Cozy n’a aucun intérêt à fragmenter l’écosystème libre. Par contre, Cozy veut innover et proposer des choses jamais vues ailleurs, comme l’accès à des données personnelles, et ça passe par les API que nous avons créées, pour aller chercher la donnée dans le file system ou la base de données Couch

On comprend bien que vous souhaitez combattre les silos, mais est-ce que les contraintes de croissance de la startup ne vont pas à l’encontre de cet objectif, menant à une possible dérive de Cozy en tant que silo ? Quelles mesures adoptez-vous pour éviter que Cozy ne devienne un nouveau silo ?

Encore une excellente question. Effectivement, il ne faut pas que Cozy devienne un silo, puisque c’est contraire à nos valeurs. Pour cela, nous avons dès le départ pensé à un certain nombre de choses qui permettent d’éviter cela. Tout d’abord, Cozy est un logiciel Libre, donc son code source est librement téléchargeable (sur https://github.com/cozy/ ) et ceux qui le veulent peuvent l’auto-héberger. Il y a donc une indépendance forte de l’utilisateur qui peut rapatrier ses données quand il le veut. Par ailleurs, pour ceux qui ne veulent pas s’auto-héberger, il est prévu que plusieurs hébergeurs proposent une offre Cozy, pour qu’on puisse déménager son instance et reprendre son indépendance. Si Cozy réussit, ça devient un standard libre. Reprocherait-on à GNU/Linux de s’être imposé sur les serveurs ? Au contraire, on s’en félicite !

Tu parles de SIRCUS (Système Informatique Redonnant le Contrôle aux UtilisateurS) dans ton livre Surveillance:// ; est-ce que CozyCloud en est un, autrement dit est-ce qu’il respecte tous les critères des SIRCUS ?

Avec le concept de SIRCUS, je définis plus des principes que des critères « durs ». La façon dont nous concevons Cozy fait que c’est un SIRCUS à la base, mais ça n’est pas juste Cozy qui décide de cela. L’utilisateur et son hébergeur ont aussi leur mot à dire. Par exemple, si vous installez une application propriétaire sur votre Cozy, vous vous éloignez du concept de SIRCUS. Ou si un hébergeur vous propose de l’espace disque gratuit en échange de publicité ou de fouiller dans vos données, ou si vous désactivez le chiffrement… c’est pareil : ça n’est plus vraiment un SIRCUS (voire plus du tout !).

En même temps, on l’a vu avec la problématique de l’auto-hébergement, c’est difficile d’avoir un SIRCUS « 100 % pur ». Je redoute cette idée de pureté absolue, parce qu’elle est difficile à atteindre et peut décourager le plus grand nombre qui se dira « à quoi bon » voire « je n’ai rien à cacher », juste parce que ça semble inatteignable. Chez Cozy, on veut toucher le plus grand nombre avec la meilleure solution possible, pas se limiter à une élite geek, à un 1 % numérique.

Est-ce que toutes mes données personnelles stockées sur Cozy transitent et restent uniquement chez Cozy, et non chez l’un de ses partenaires ?

En fait, ça dépend de plusieurs critères, à commencer par la solution d’hébergement choisie : si vous êtes auto-hébergé, les données sont chez vous. Si vous avez une instance Cozy, ça reste sur les serveurs que Cozy loue à OVH. Si vous utilisez l’application Cozy Banks, laquelle fonctionne en partenariat avec Linxo (nous utilisons leurs connecteurs bancaires), alors vos données bancaires transitent via les machines de Linxo.

Parmi les missions qui sont les tiennes au sein de Cozy, il y a l’objectif de mobiliser la communauté. Est-ce que cette mobilisation a répondu à tes/vos attentes ? Quel message souhaites-tu transmettre à la communauté libriste aujourd’hui ?

La réécriture de Cozy pour faire la v3 a été difficile de ce point de vue-là. Je suis ravi du résultat en termes de performance, de fonctionnalités et d’ergonomie, mais cela a gêné le développement de la communauté, puisque nous sommes restés de longs mois sans « os à ronger » : les anciens connecteurs ne fonctionnaient plus avec la v3, les outils changeaient, la v2 ne progressait plus, bref, pas facile d’animer une communauté dans de telles conditions.

Mais tout cela est maintenant derrière nous avec l’arrivée de Cozy V3 : c’est le moment d’essayer Cozy, d’en parler autour de soi, d’y stocker ses données. J’espère qu’on va réussir avec Cozy ce qu’on a fait avec Firefox, à savoir un produit libre et bien fichu que les non-geeks ont envie d’utiliser et que les geeks et/ou libristes ont envie de recommander. L’arrivée de Cozy V3, c’est aussi l’occasion de l’utiliser comme plateforme pour développer des applications qui tirent parti de données personnelles. Allez voir sur Github ! On organise aussi des meetups et ateliers pour ça, venez et participez ! On peut même voir comment en organiser en régions :-)

Parlons un peu business. Après une grosse (deuxième) levée de fonds, Cozy peut progresser, mais pour aller vers où ? Est-ce que l’expérience en cours avec la MAIF est un exemple que Cozy veut voir se multiplier ? Selon toi, pourquoi des entreprises comme la MAIF (aussi La Poste, INRIA, EDF, Orange…) adoptent-elles Cozy Cloud ou s’y intéressent-elles ? Ce ne serait pas parce qu’elles ont peur de se faire dépasser dans leur domaine d’activité par le grand méchant Google ?

La vérité, c’est que presque personne n’a intérêt à ce que les GAFAM dominent le monde : ni les consommateurs, qui sont transformés en bétail produisant de la donnée et consommant de la pub ciblée, ni les entreprises qui sont à deux doigts de se faire uberiser. Les États aussi ont beaucoup à perdre, vu l’optimisation fiscale hyper agressive des GAFAM. Donc redonner aux entreprises les moyens de repenser leur relation client avec des moyens techniques permettant de respecter la donnée personnelle, ça a du sens, beaucoup de sens ! Donc nous avons la chance d’avoir la MAIF qui est très mûre dans cette approche, qui pourrait nous aider, en proposant un jour des instances à ses clients. Ça nous permettrait de toucher un public plus large avec du logiciel libre respectueux de la vie privée. Je trouve cette perspective très excitante, bien plus que ce qu’on constate actuellement avec des plateformes centralisées et privatrices. Et c’est pour ça que je me lève le matin avec autant d’enthousiasme :-)

Le respect de la confidentialité des données est un atout majeur de Cozy par rapport à des solutions de cloud hégémoniques. Comment ça se traduit concrètement pour une entreprise qui s’adresse à vous ? Est-ce que c’est perçu comme un avantage décisif ?

Oui, absolument, c’est une des particularités de la solution Cozy. Mais surtout, c’est une opportunité pour les entreprises de battre les GAFAM en changeant les règles du jeu. Les géants de l’Internet veulent les données personnelles pour désintermédier les entreprises ? Ces dernières aident leurs clients à reprendre la main sur leurs données personnelles pour entrer dans une relation client/fournisseur plus saine.

Et finalement comment vous comptez gagner des sous ? Vos investisseurs (MAIF et Innovacom) attendent quoi de votre réussite ?

C’est une question essentielle ! Nous avons annoncé hier le modèle de financement de Cozy, qui est un modèle dit freemium, c’est-à-dire un mix entre un modèle gratuit et un modèle payant. En bref, on peut avoir son espace Cozy gratuitement, mais il est limité à 5Go de stockage. Si vous voulez disposer de plus, il est possible d’avoir 50Go de stockage pour 2,99€ par mois ou pour les gloutons de la donnée, 1000 Go pour 9,99€ par mois. Évidemment, ceux qui veulent s’auto-héberger n’auront pas à payer : le logiciel est libre et gratuit (téléchargeable depuis https://docs.cozy.io/fr/install/debian/ ). Cozy est un logiciel libre et le restera !

Merci d’avoir répondu à nos questions, on te laisse comme il est de coutume le mot de la fin !

On voit bien le succès des services Dégooglisons Internet, on constate que le mouvement CHATONS prend de l’ampleur, et dans quelques jours, c’est le FOSDEM où j’aide à l’organisation d’une salle dédiée à la décentralisation d’Internet et à la vie privée. Et hier, c’était le lancement public de Cozy. Même Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, annonçait dans ses vœux qu’il voulait réparer Facebook (attention les yeux, lien vers FB ) et remettre la décentralisation d’Internet à l’ordre du jour, pour redonner à chacun plus de pouvoir sur ses données, donc sur sa vie numérique, donc sa vie tout court. Je pense que ce moment est venu. Nous entrons doucement dans l’ère post-GAFAM. Comme le dit une association que j’aime beaucoup, le chemin est long, mais la voie est libre !

 

 

Un nouveau polar médiéval dans la collection Framabook

jeu, 25/01/2018 - 01:42

Yann Kervran continue à rééditer les enquêtes d’Ernaut de Jérusalem chez Framabook, pour notre plus grand plaisir.

Nous lui avons demandé de répondre à quelques questions à l’occasion de la publication de son deuxième tome, Les Pâques de sang.

Yann, peux-tu nous rappeler qui est Ernaut de Jérusalem ?

C’est le personnage récurrent de ma série d’enquêtes qui se déroule pendant les Croisades, essentiellement dans le royaume de Jérusalem, au milieu du XIIe siècle. C’est un jeune Bourguignon de Vézelay qui vient avec son frère comme pèlerin et qui va rester comme colon. C’est un géant, un colosse dont le physique hors-normes n’est surpassé que par la curiosité. Le premier tome le présentait lors du voyage de traversée, en Méditerranée. Là, on le retrouve quelques huit mois plus tard, pendant les cérémonies de Pâques, à Jérusalem. C’est le moment fort des visites et célébrations pour les pèlerins venus d’Europe.

Ernaut est le fil rouge des intrigues policières, vu que le lecteur enquête dans ses pas, mais c’est aussi un naïf qui découvre un nouveau monde, et qui sert donc de passeur, de guide, pour arpenter cet univers. Celui-ci, que j’ai appelé Hexagora, dépasse d’ailleurs le cadre des enquêtes car je tente de le rendre plus vaste encore, plus complexe, avec un ensemble de récits courts que j’appelle Qit’a. J’ai aussi l’envie d’écrire des textes parallèles, qui n’appartiennent pas au registre policier. Mon espoir est de rendre plus vivante cette période de l’histoire méconnue du grand public, tout en faisant œuvre pour le commun, en caractérisant fortement un univers imaginaire, même si puissamment ancré dans la réalité historique.

Argh, mais c’est de l’Histoire avec un grand H… Rassure-nous, tu nous fais pas un cours non plus, hein ?

Pourquoi ce « Argh » ? L’histoire peut être passionnante, comme n’importe quel sujet, pour peu que le passeur qui t’y emmène soit habile et intéressant. Alors, bien sûr, c’est en effet extrêmement documenté, autant que je peux me le permettre. Dans le cas contraire, ce serait mensonger de s’attribuer l’épithète « historique ». Mais je travaille énormément à rendre ça fluide, accessible et indolore pour ceux qui ont des boutons à l’idée qu’on leur demande de dater le siècle de Philippe Auguste.

Les retours que j’ai vont d’ailleurs toujours dans ce sens : le public aime autant le récit en lui-même que l’immersion temporelle et géographique que je propose. Je suis également photographe et reconstitueur, donc je puise largement dans mon expérience personnelle pour rendre sensuelle l’expérience de lecture. Je me souviens qu’un de mes lecteurs de la première édition m’avait dit qu’il avait eu faim à lire le passage d’Ernaut dans les quartiers où l’on s’achetait à manger. Il avait l’impression d’entendre le grésillement des plats sur le feu, de sentir les effluves de pâtes chaudes luisantes de graisse cuite.

Couverture du roman Les Pâques de sang

 

Non, mais on aime bien l’Histoire, hein… Mais faudrait pas en oublier l’aspect roman…

Bien sûr. Il est essentiel pour moi que le lecteur oublie qu’il tient un livre qui propose une vision de l’histoire, avec des sources (que je présente à la fin, pour les curieux et les historiens qui veulent vérifier ma documentation). J’ai l’espoir qu’il accompagne Ernaut dans les ruelles, soit bousculé avec lui dans la foule sur le parvis, s’éponge le front au haut d’une longue côte, avant d’embrasser la vue sur les jardins de Gethsémané où frissonnent les oliviers sous le vent.

Par ailleurs, avec mon premier éditeur, nous avions pas mal échangé sur les dialogues, et c’est lui qui m’a convaincu de créer cette langue pseudo-médiévale, dépaysante dans ses structures et sonorités. Bien que cela demeure un subterfuge narratif, des lecteurs m’ont indiqué que cela les faisait voyager en un « ailleurs ». En outre, pour certains, cela les avait fait réfléchir à leur propre usage de la langue, au sens de certaines expressions ou habitudes grammaticales contemporaines. C’est donc bien plus intéressant et efficace que si j’avais tenté de faire des vrais dialogues en français médiéval, qui auraient été indigestes.

Alors, que se passe-t-il dans ce tome 2 ?

Ernaut et son frère Lambert sont en Terre sainte depuis quelques mois. Ils ont écumé tous les sites de dévotion catholique et sont à Jérusalem pour assister aux célébrations les plus importantes, celles de Pâques qui commémorent la victoire du Christ sur la mort. Des événements tragiques viennent ébranler la ville et Ernaut ne peut s’empêcher d’aller y mettre son nez une fois de plus. Mais il y découvrira plus qu’il ne l’aurait voulu, y compris sur lui-même.

C’est l’occasion de découvrir un peu Jérusalem sous son aspect de cité sainte pour la chrétienté médiévale, mais aussi comme ville régie par des pouvoirs et des luttes d’influence. Je me suis consacré à une partie bien délimitée de la topographie, autour du Saint-Sépulcre en gros, mais il y a là déjà beaucoup de choses à présenter, que ce soit d’un point de vue urbanisme, société mais aussi pouvoirs locaux.

Plan du Saint-Sépulcre CC-BY-SA Yann Kervran

J’ai aussi souhaité donner une idée de ce que pouvait représenter la religion pour les simples fidèles. Ernaut est catholique, bien sûr, d’autant qu’il a grandi à l’ombre de la basilique abritant des reliques de Marie-Madeleine. Mais ce terme est trop fourre-tout pour rendre compte d’une réalité fluctuante selon l’époque, la classe sociale et même les personnes. Alors j’ai tenté de mettre en scène ces importantes célébrations religieuses vues de l’extérieur, du profane populaire. J’avais la chance d’avoir le texte complet de la liturgie du XIIe siècle, et j’ai donc travaillé à partir de là pour mettre en place la trame.

Par ailleurs, de nouveaux personnages qui prendront de l’importance à l’avenir sont introduits dans ce tome.

J’ai besoin d’avoir lu le tome 1, La Nef des loups ?

Absolument pas. Chaque nouveau volume initie une enquête distincte qui s’achève en ses pages. Je conseille de lire les tomes dans l’ordre, de façon à pouvoir assister à l’évolution du personnage, de son environnement, mais ce n’est nullement nécessaire. On peut se contenter d’en lire un seul, indépendamment de tous les autres textes Hexagora.

Je conçois l’ensemble de mes écrits de façon cohérente et organisée, mais en laissant à chacun le choix du parcours. Il est même possible de reprendre toutes les sections de mes différents textes et de les réorganiser par date (vu que chacun est précisément daté et localisé) et découvrir comment les choses se déroulent de façon purement temporelle, indépendamment de la cohérence narrative que je conçois pour chaque œuvre que je réalise.

Ce pourrait être un exercice intéressant quoique je crains que ce ne soit vertigineux, j’ai presque 300 personnages et plus de 70 textes qu s’imbriquent dans l’univers Hexagora. D’ailleurs, une édition papier des textes courts Qit’a est prévue chez Framabook, en plusieurs volumes.

La nef des loups était quasiment un huis-clos en pleine mer… Tu as repris la même formule pour Les Pâques de sang ?

Non, j’ai abordé ce second tome de façon complètement opposée. La nef des loups, c’est un whodunnit à la Agatha Christie, avec tous les indices semés pour que le lecteur puisse trouver qui est l’assassin, avec une problématique qui tient un peu de l’exercice de style, du mort retrouvé dans une pièce fermée de l’intérieur. J’avais par ailleurs opposé à ce lieu clos qu’était le Falconus, perdu au milieu des flots un temps extrêmement long, pour dépayser le lecteur. Au XIIe siècle, tout était lent, à l’aune de nos sociétés effervescentes d’aujourd’hui et j’ai beaucoup travaillé cet aspect.

La seconde enquête m’a permis une approche inverse : je suis dans un lieu bien plus large : Jérusalem et ses abords immédiats, mais avec un écart temporel réduit, la Semaine sainte. Je me suis donc attaché à y appliquer un traitement qui tient plus du thriller, avec un Ernaut qui court ici et là, qui s’agite beaucoup plus.

Du coup y’aura de l’action… ?

Oui. Je me suis même amusé à concevoir une scène qui fait également partie de l’arsenal narratif du genre policier, mais dans l’audiovisuel : la course-poursuite. J’ai gardé un souvenir extrêmement fort de la scène où, dans French Connection, Popeye Doyle/ Gene Hackman poursuit le métro aérien (tellement un classique que la séquence est même sur YT). Une scène d’anthologie qui a marqué les esprits. Cela m’a donné envie de voir comment je pouvais rendre compte d’une telle intensité avec l’écrit, et sans voiture ni métro. J’ai été très heureux quand des lecteurs m’ont fait part de leur plaisir à lire cette scène qu’ils avaient trouvée haletante, sans bien sûr y détecter une telle influence, fort éloignée.

De façon plus générale, j’ai abordé ce second volume encore une fois avec une préparation formelle assez précise, en étudiant certains codes pour voir comment je pouvais m’en emparer. Cela m’offrait l’opportunité de me frotter à différentes approches du genre policier à travers ses déclinaisons, de façon à laisser à un style personnel le temps d’émerger. J’ai continué avec le tome trois et c’est encore un peu vrai avec le quatre, que je suis actuellement en train d’écrire. Néanmoins, je me sens plus à l’aise pour arpenter une voie moins balisée et il m’est de moins en moins possible de me définir par rapport à un genre précis. Je définis mes propres formes narratives désormais en fonction de la pertinence qu’elles me semblent avoir par rapport à mon projet fictionnel. Cela permet d’avoir une écriture moins affectée au final.

Si ça me plaît, et que je veux contribuer à ton univers, je fais comment ?

Il y a de nombreuses façon de contribuer, mais pour pouvoir créer à partir de mon travail, dans la plupart des cas, le mieux sera de commencer par récupérer tous mes textes dans un format simple (j’utilise le markdown pour rédiger). J’indique comment s’y prendre sur mon site.

Après, si vous avez envie de m’aider à faire connaître le monde des croisades, mon travail d’écriture, vous pouvez en parler autour de vous, diffuser les epubs sur les réseaux pair-à-pair, remplir des notices sur des sites de partage. N’hésitez pas à me contacter à ce sujet si vous avez besoin d’éléments que je n’ai pas encore partagés.
De la même façon, si vous avez l’opportunité d’organiser des rencontres autour de l’histoire, de l’écriture, avec les enquêtes d’Ernaut comme prétexte, prenez contact avec moi. Je suis très disert sur ces sujets et toujours heureux de partager avec tous les publics, étudiants, scolaires ou simples curieux. La grande difficulté aujourd’hui est d’arriver à se faire connaître, donc il s’agit là d’une contribution essentielle.

Je cherche également des partenaires qui seraient intéressés pour traduire vers d’autres langues. Le site Internet a été conçu pour être multilingue et ouvert à la contribution (c’est un moteur dokuwiki en fait), pour accueillir les idées d’autres personnes qui souhaitent participer à l’univers Hexagora, donc n’hésitez pas.

Enfin, une autre contribution, et pas la moindre, c’est le soutien financier. J’ai mis en place une page pour accueillir les dons, en particulier via Liberapay, qui propose le moins de frais de transaction possible. Le support matériel du public est essentiel pour permettre une création sereine et pérenniser mon activité d’écriture. Lorsque vous achetez un livre papier, vous financez surtout les marchands de papier et les transporteurs routiers. Avec les technologies modernes, vous pouvez soutenir directement un artiste.

Enquête #Framavous : à vous de nous dire !

mar, 23/01/2018 - 04:33

Alors voilà : nous proposons aujourd’hui plus de 50 sites web et outils en ligne.

Les millions de visites mensuelles sur l’ensemble de nos sites nous font suspecter que vous êtes entre 200 et 400 000 personnes à les utiliser chaque mois. Et il est hors de question de vous « pister » pour en savoir plus.

Mais comment savoir dans quel cadre vous utilisez les « framachins » ? Comment connaître vos attentes sur nos projets actuels et à venir, sur nos actions, sur ce que l’on fait et comment on le fait ? Comment apprendre à faire les choses pour vous, avec vous, tout en respectant votre vie privée ?

Et si, tout simplement, on vous demandait ?

OK ! C’est ici : https://frama.link/framavous

 

Nous avons demandé à Recherches & Solidarités, une association indépendante de Framasoft, de créer cette petite enquête sur vos usages et vos attentes. Grâce à leur recul et leur expérience, nous espérons avoir des retours objectifs qui nous aideront à nous aiguiller pour les mois à venir.

Auriez-vous quelques minutes à nous accorder ?

Bien entendu, aucune donnée nominative n’est demandée lors de cette enquête. De plus, Recherches & Solidarités (qui a toute notre confiance) nous transmettra les résultats de cette enquête de manière anonymisée.

L’enquête va être ouverte pendant une quinzaine de jours : à vous d’y répondre ! Participer à cette enquête vous prendra 7 à 8 minutes de votre temps. C’est là une autre manière de contribuer activement à nos actions : si nous faisons ces outils pour vous, vous êtes les mieux placé·e·s pour nous dire ce que vous en attendez, non ?

Merci d’avance à ceux et celles d’entre vous qui prendront le temps de répondre et de partager cette enquête : https://frama.link/framavous

21 degrés de liberté – 02

lun, 22/01/2018 - 07:15

Voici le deuxième article de la série écrite par Falkvinge. Ce militant des libertés numériques qui a porté son combat (notamment contre le copyright1) sur le terrain politique en fondant le Parti Pirate suédois n’hésite pas à afficher des opinions tranchées parfois provocatrices 2.

Le groupe Framalang a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion la série d’articles qu’il a entreprise récemment. Son fil directeur, comme il l’indique dans le premier épisode que nous vous avons déjà livré, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Nous nous efforcerons de vous traduire ces articles, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

De l’analogique au numérique : la correspondance

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access
Traduction Framalang : draenog, wyatt, mo, simon

Au sein de leur monde analogique nos parents considéraient leurs libertés comme acquises. Ces mêmes libertés qui ne sont pas transmises à nos enfants dans la transition numérique — telles que simplement le droit d’envoyer une lettre sans mention externe de l’expéditeur.

Lors d’interventions, il m’arrive de demander aux personnes du public combien d’entre elles approuveraient des sites tels que The Pirate Bay, alors même qu’ils engendrent une perte de revenus pour les artistes (je pose la question en partant du principe que cette assertion est vraie). La proportion de spectateurs qui lèvent la main varie selon le public et le lieu.

Les défenseurs du droit d’auteur affirment que les lois hors ligne ne sont pas respectées sur Internet, lorsqu’ils souhaitent poursuivre en justice les personnes partageant savoir et culture. Ils n’ont pas tort, mais pas comme ils l’imaginent. Ils ont raison sur un point, il est clair que les lois relatives au droit d’auteur s’appliquent aussi en ligne. Mais ce n’est pas le cas des lois sur la protection de la vie privée, or cela devrait l’être.

Dans le monde hors ligne, le courrier bénéficiait d’un certain niveau de protection. Il n’était pas censé uniquement s’appliquer à la lettre elle-même, mais à toute correspondance ; la lettre était simplement l’unique moyen de correspondance lors de la conception de ces libertés.

D’abord, le courrier était anonyme. Libre à l’expéditeur de se faire connaître à l’extérieur ou seulement à l’intérieur de l’enveloppe (de cette façon l’expéditeur était inconnu du service postal, seul le destinataire en avait connaissance), ou pas du tout.

De plus, le courrier n’était pas pisté durant son transport. Les quelques gouvernements qui suivaient à la trace la correspondance de leurs citoyens étaient largement méprisés.

Troisièmement, la lettre était secrète. Jamais l’enveloppe n’était ouverte durant son transfert.

Quatrièmement, le transporteur n’était jamais tenu responsable du contenu, pour la simple et bonne raison qu’il lui était interdit d’examiner ce contenu. Quand bien même il aurait pu le faire, avec les cartes postales sans enveloppe par exemple, il ne pouvait être tenu responsable de faire son travail de transporteur — ce principe d’immunité du transporteur ou du messager remonte à l’Empire Romain.

Ces principes de liberté de correspondance devraient s’appliquer à la correspondance qu’elle soit hors ligne (la lettre) ou en ligne. Mais ça n’est pas le cas. En ligne vous n’êtes pas libre d’envoyer ce que vous souhaitez à qui vous le souhaitez, parce que cela pourrait constituer une atteinte au droit d’auteur — nos parents jouissaient pourtant de cette liberté dans leur monde hors ligne.

Les défenseurs du droit d’auteur ont raison — envoyer par courrier la copie d’un dessin est une violation du droit d’auteur, tout autant qu’envoyer une musique piratée via Internet. Seulement hors ligne, ces lois ont pondérations. Hors ligne, quand bien même cela constitue une violation du droit d’auteur, personne n’est autorisé à ouvrir une lettre en transit simplement pour vérifier si son contenu n’enfreint pas la loi, parce que le secret de la correspondance privée est considéré comme plus important que la découverte d’une violation de droit d’auteur. C’est primordial. Ce principe de hiérarchie n’a pas été appliqué dans le monde numérique.

Le seul moment où une lettre est ouverte et bloquée, c’est lorsqu’une personne à titre individuel est suspectée au préalable d’un crime grave. Les mots « grave » et « au préalable » sont importants : l’ouverture de lettres simplement pour vérifier si elles contiennent un élément de crime sans grande gravité, tel qu’une violation du droit d’auteur, n’est tout bonnement pas autorisée du tout.

Il n’y a aucune raison que les libertés concédées à nos parents dans le monde hors ligne ne soient pas transposées en ligne de la même manière à nos enfants, peu importe si cela signifie que des modèles économiques deviennent caducs.

Après avoir mis ces points en évidence, je repose la question aux spectateurs pour savoir combien d’entre eux approuveraient des sites tel que The Pirate Bay, alors même qu’ils engendrent une perte de revenus pour les artistes. Mon argumentaire terminé, tous les spectateurs lèvent la main pour signifier leur approbation ; ils souhaiteraient que nos enfants jouissent des mêmes libertés que nos parents, et que le respect des acquis du monde hors ligne soit également appliqués en ligne.

Dans la suite de la série nous aborderons des sujets apparentés – les annonces publiques anonymes et le rôle essentiel rempli par les tribunes improvisées dans l’exercice de la liberté.

Votre vie privée est votre propre responsabilité.

21 degrés de liberté – 01

lun, 15/01/2018 - 01:43

Vous ne connaissez peut-être pas le nom de Falkvinge. Ce militant des libertés numériques qui a porté son combat (notamment contre le copyright) sur le terrain politique en fondant le Parti Pirate suédois n’hésite pas à afficher des opinions tranchées parfois provocatrices 1.

Le groupe Framalang a trouvé intéressant de soumettre à votre réflexion la série d’articles qu’il a entreprise récemment. Son fil directeur, comme il l’indique dans le premier épisode que nous vous livrons aujourd’hui, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Nous nous efforcerons de vous traduire ces articles, semaine après semaine. Les commentaires, comme toujours, sont ouverts.

De l’analogique au numérique : nos enfants devraient pouvoir profiter des mêmes droits que ceux dont jouissaient nos parents

Par Rick Falkvinge, source : Private Internet Access

Traduction Framalang : draenog, mo, goofy, simon, 1 anonyme

Dans une série de 21 articles sur ce blog nous examinerons comment le droit à la vie privée, une liberté fondamentale, a complètement disparu quand on est passé à l’ère numérique. Sa dégradation n’est rien moins que catastrophique.

Nous aborderons toute une série de domaines dans lesquels la vie privée a tout simplement disparu avec la transition vers le numérique, et où cela nous mène. Pour chacune de ces thématiques, nous examinerons la position des différentes juridictions et les tendances qui se dessinent. La motivation principale est claire — il n’est absolument pas déraisonnable de penser que nos enfants devraient avoir au moins les mêmes libertés fondamentales individuelles que celles dont jouissaient nos parents, et aujourd’hui ce n’est pas le cas. Pas du tout.

Pour démarrer, nous traiterons des libertés concernant la correspondance postale, et comment de nombreuses libertés associées — comme le droit considéré comme acquis d’envoyer une lettre anonyme — ont été complètement perdues. Même chose pour les affiches anonymes sur les panneaux d’affichages ; qui défend votre droit de faire une déclaration politique anonyme aujourd’hui ?

Nous constaterons que nous n’avons plus le droit de nous balader sans que personne ne nous traque. C’était un fait acquis pour nos parents : les aéroports et les gares étaient des lieux où chacun pouvait être anonyme ; aujourd’hui nos téléphones permettent de nous localiser en temps réel aussitôt qu’on s’en approche.

De plus, nous verrons que les autorités devaient auparavant vous prendre en flagrant délit si vous faisiez quelque chose d’interdit. Elles sont maintenant capables de rembobiner les archives sur vingt ans ou plus pour trouver quelque chose qu’elles auraient raté lorsque cela s’est produit, ou qui simplement leur était indifférent à l’époque. Peut-être quelque chose auquel vous n’aviez même pas prêté attention à ce moment-là, et que vous avez complètement oublié 20 ans plus tard.

Nos parents allaient dans des bibliothèques à la recherche d’informations. Les bibliothécaires prenaient de grandes précautions, inventant même le warrant canary 2, pour assurer que n’importe qui puisse chercher n’importe quelle information à son gré et puisse lire n’importe quel livre sans que les autorités le sachent. Aujourd’hui Google prend les mêmes précautions extrêmes, mais pour noter tout ce que vous avez recherché, jusqu’à ce que vous avez failli chercher sans l’avoir fait. Bien entendu, tout ceci est disponible pour les autorités et gouvernements qui n’ont qu’à demander à Google de se conformer à la loi qu’ils viennent d’écrire.

Il n’est absolument pas déraisonnable d’exiger que nos enfants aient au moins autant de libertés fondamentales – droit à la vie privée — dans leur environnement numérique que celles dont nos parents ont bénéficié dans leur environnement analogique. Cependant, les droits à la vie privée ont été quasiment abolis par la transition au numérique.

En parlant de lecture, nos parents pouvaient acheter un journal au coin de la rue pour quelques pièces de monnaie. Ils lisaient un journal sans que quiconque sache qu’ils l’avaient acheté ou lu. À l’inverse, pour nos enfants, est soigneusement enregistré quel journal ils lisent, quand, quels articles, dans quel ordre, pour quelle durée — et peut-être pire, quel comportement ils ont eu peu après, et si ce comportement semble avoir été provoqué par la lecture de l’article.

Ah, la monnaie au kiosque… L’argent liquide partout en fait. Plusieurs pays tentent de supprimer l’argent liquide, rendant toutes les transactions traçables. Une carte de paiement est plus commode ? Peut-être. Mais elle n’est pas plus sûre. Chaque achat est enregistré. Pire, chaque presque-achat de nos enfants est aussi enregistré, chose qui aurait été inconcevable dans le monde de nos parents. Encore pire, chaque achat est aussi soumis à autorisation, et peut être refusé par un tiers.

Nos parents n’avaient pas d’appels vidéos, ou de télés les observant. Mais s’ils en avaient eu, je suis à peu près sûr qu’ils auraient été horrifiés que des gouvernements puissent les observer directement dans leur salon ou pister leurs appels vidéos privés, y compris les plus intimes.

Quand nos parents avaient une conversation au téléphone, il n’y avait jamais de voix inconnue débarquant dans l’appel pour dire « vous avez mentionné un sujet interdit, veuillez ne pas aborder de sujets interdits à l’avenir ». C’est ce qui se produit dans les messages privés de Facebook dans le monde de nos enfants. Bien évidemment ceci est lié à l’idée de conversations privées à la maison, un concept que nos enfants ne comprendront même pas (mais ils comprendront qu’ils peuvent demander à la petite boite à l’écoute de leur donner des gâteaux et une maison de poupée).

Nous examinerons aussi comment l’industrie du droit d’auteur exploite à peu près tout ceci pour tenter de changer radicalement le monde, dans ce qui ne peut être décrit que comme une faillite morale.

Nous aborderons tout cela et bien d’autres choses encore, dans la série à venir de 21 articles, dont voici le premier.

Votre vie privée est votre propre responsabilité.

Working Class Heroic Fantasy, le roman-feuilleton qui vous fera l’année

ven, 12/01/2018 - 08:30

Gee, notre Simon, l’auteur des bandes dessinées GKND et Grise Bouille, que sa plume démange depuis un bon moment comme en témoignent ses nouvelles, se lance dans le roman avec Working Class Heroic Fantasy (notez le jeu de mots, il en est super content, faudrait pas lui gâcher le plaisir).

Gee

Il va publier son ouvrage sous forme de feuilleton (on se demande qui lui a donné des idées pareilles). Pour vous faire découvrir cet univers, les trois premiers chapitres sont disponibles dès aujourd’hui sur son blog, et il devrait poursuive la publication avec un chapitre par semaine.

L’action se passe dans un monde un peu comme le nôtre, avec des open-space, des divorces et des syndicats… Mais aussi avec des elfes, mages, orques et gobelins. Imaginez que nos meilleurs romans de Fantasy soient en fait le chapitre Moyen-Âge de leurs livres d’histoire… Vous y êtes ?

Voilà : c’est la Terre de Grilecques, le monde où vit Barne Mustii, petit employé de bureau chez Boo’Teen Corp, une entreprise qui vend des bottes. Barne est un humain un peu résigné qui subit les brimades de son gobelin de patron, jusqu’au jour où c’est l’insulte de trop. Et si un simple tour à la permanence du syndicat l’entraînait dans une épique lutte des classe contre l’oligarchie orquogobelinesque… ?

La couv qui a la classe, et si vous cliquez dessus elle vous mène au premier chapitre.

 

Ne ratez pas ça, c’est féroce et drôle, et ça rebondit comme une balle magique dans tous les sens : dystopie et gaudriole, anarchie et fantasy, non-binarité et lutte des classes. Ce roman, c’est peu comme si Marx et Tolkien avaient eu un enfant qui aimerait bien se poiler avec Pratchett.

Oui, c’est du copinage, ou alors de la publicité en avance, parce que forcément, il le publiera chez Framabook ensuite. Et tant mieux !

En attendant, filez lire ça sur : https://grisebouille.net/working-class-heroic-fantasy/

Les nouveaux Léviathans IV. La surveillance qui vient

jeu, 04/01/2018 - 03:00

Dans ce quatrième numéro de la série Nouveaux Léviathans, nous allons voir dans quelle mesure le modèle économique a développé son besoin vital de la captation des données relatives à la vie privée. De fait, nous vivons dans le même scénario dystopique depuis une cinquantaine d’années. Nous verrons comment les critiques de l’économie de la surveillance sont redondantes depuis tout ce temps et que, au-delà des craintes, le temps est à l’action d’urgence.

Note : voici le troisième volet de la série des Nouveaux (et anciens) Léviathans, initiée en 2016, par Christophe Masutti, alias Framatophe. Pour retrouver les articles précédents, une liste vous est présentée à la fin de celui-ci. Aujourd’hui

Avons-nous vraiment besoin des utopies et des dystopies pour anticiper les rêves et les cauchemars des technologies appliquées aux comportements humains ? Sempiternellement rabâchés, le Meilleur de mondes et 1984 sont sans doute les romans les plus vendus parmi les best-sellers des dernières années. Il existe un effet pervers des utopies et des dystopies, lorsqu’on les emploie pour justifier des arguments sur ce que devrait être ou non la société : tout argument qui les emploie afin de prescrire ce qui devrait être se trouve à un moment ou à un autre face au mur du réel sans possibilité de justifier un mécanisme crédible qui causerait le basculement social vers la fiction libératrice ou la fiction contraignante. C’est la raison pour laquelle l’île de Thomas More se trouve partout et nulle part, elle est utopique, en aucun lieu. Utopie et dystopie sont des propositions d’expérience et n’ont en soi aucune vocation à prouver ou prédire quoi que ce soit bien qu’elles partent presque toujours de l’expérience commune et dont tout l’intérêt, en particulier en littérature, figure dans le troublant cheminement des faits, plus ou moins perceptible, du réel vers l’imaginaire.

Pourtant, lorsqu’on se penche sur le phénomène de l’exploitation des données personnelles à grande échelle par des firmes à la puissance financière inégalable, c’est la dystopie qui vient à l’esprit. Bien souvent, au gré des articles journalistiques pointant du doigt les dernières frasques des GAFAM dans le domaine de la protection des données personnelles, les discussions vont bon train : « ils savent tout de nous », « nous ne sommes plus libres », « c’est Georges Orwell », « on nous prépare le meilleur des mondes ». En somme, c’est l’angoisse  pendant quelques minutes, juste le temps de vérifier une nouvelle fois si l’application Google de notre smartphone a bien enregistré l’adresse du rendez-vous noté la veille dans l’agenda.

Un petit coup d’angoisse ? allez… que diriez-vous si vos activités sur les réseaux sociaux, les sites d’information et les sites commerciaux étaient surveillées et quantifiées de telle manière qu’un système de notation et de récompense pouvait vous permettre d’accéder à certains droits, à des prêts bancaires, à des autorisations officielles, au logement, à des libertés de circulation, etc. Pas besoin de science-fiction. Ainsi que le rapportait Wired en octobre 20171, la Chine a déjà tout prévu d’ici 2020, c’est-à-dire demain. Il s’agit, dans le contexte d’un Internet déjà ultra-surveillé et non-neutre, d’établir un système de crédit social en utilisant les big data sur des millions de citoyens et effectuer un traitement qui permettra de catégoriser les individus, quels que soient les risques : risques d’erreurs, risques de piratage, crédibilité des indicateurs, atteinte à la liberté d’expression, etc.

Évidemment les géants chinois du numérique comme Alibaba et sa filiale de crédit sont déjà sur le coup. Mais il y a deux choses troublantes dans cette histoire. La première c’est que le crédit social existe déjà et partout : depuis des années on évalue en ligne les restaurants et les hôtels sans se priver de critiquer les tenanciers et il existe toute une économie de la notation dans l’hôtellerie et la restauration, des applications terrifiantes comme Peeple2 existent depuis 2015, les banques tiennent depuis longtemps des listes de créanciers, les fournisseurs d’énergie tiennent à jour les historiques des mauvais payeurs, etc.  Ce que va faire la Chine, c’est le rêve des firmes, c’est la possibilité à une gigantesque échelle et dans un cadre maîtrisé (un Internet non-neutre) de centraliser des millions de gigabits de données personnelles et la possibilité de recouper ces informations auparavant éparses pour en tirer des profils sur lesquels baser des décisions.

Le second élément troublant, c’est que le gouvernement chinois n’aurait jamais eu cette idée si la technologie n’était pas déjà à l’œuvre et éprouvée par des grandes firmes. Le fait est que pour traiter autant d’informations par des algorithmes complexes, il faut : de grandes banques de données, beaucoup d’argent pour investir dans des serveurs et dans des compétences, et espérer un retour sur investissement de telle sorte que plus vos secteurs d’activités sont variés plus vous pouvez inférer des profils et plus votre marketing est efficace. Il est important aujourd’hui pour des monopoles mondialisés de savoir combien vous avez de chance d’acheter à trois jours d’intervalle une tondeuse à gazon et un canard en mousse. Le profilage de la clientèle (et des utilisateurs en général) est devenu l’élément central du marché à tel point que notre économie est devenue une économie de la surveillance, repoussant toujours plus loin les limites de l’analyse de nos vies privées.

La dystopie est en marche, et si nous pensons bien souvent au cauchemar orwellien lorsque nous apprenons l’existence de projets comme celui du gouvernement chinois, c’est parce que nous n’avons pas tous les éléments en main pour en comprendre le cheminement. Nous anticipons la dystopie mais trop souvent, nous n’avons pas les moyens de déconstruire ses mécanismes. Pourtant, il devient de plus en plus facile de montrer ces mécanismes sans faire appel à l’imaginaire : toutes les conditions sont remplies pour n’avoir besoin de tracer que quelques scénarios alternatifs et peu différents les uns des autres. Le traitement et l’analyse de nos vies privées provient d’un besoin, celui de maximiser les profits dans une économie qui favorise l’émergence des monopoles et la centralisation de l’information. Cela se retrouve à tous les niveaux de l’économie, à commencer par l’activité principale des géants du Net : le démarchage publicitaire. Comprendre ces modèles économiques revient aussi à comprendre les enjeux de l’économie de la surveillance.

Données personnelles : le commerce en a besoin

Dans le petit monde des études en commerce et marketing, Frederick Reichheld fait figure de référence. Son nom et ses publications dont au moins deux best sellers, ne sont pas vraiment connus du grand public, en revanche la plupart des stratégies marketing des vingt dernières années sont fondées, inspirées et même modélisées à partir de son approche théorique de la relation entre la firme et le client. Sa principale clé de lecture est une notion, celle de la fidélité du client. D’un point de vue opérationnel cette notion est déclinée en un concept, celui de la valeur vie client (customer lifetime value) qui se mesure à l’aune de profits réalisés durant le temps de cette relation entre le client et la firme. Pour Reichheld, la principale activité du marketing consiste à optimiser cette valeur vie client. Cette optimisation s’oppose à une conception rétrograde (et qui n’a jamais vraiment existé, en fait3) de la « simple » relation marchande.

En effet, pour bien mener les affaires, la relation avec le client ne doit pas seulement être une série de transactions marchandes, avec plus ou moins de satisfaction à la clé. Cette manière de concevoir les modèles économiques, qui repose uniquement sur l’idée qu’un client satisfait est un client fidèle, a son propre biais : on se contente de donner de la satisfaction. Dès lors, on se place d’un point de vue concurrentiel sur une conception du capitalisme marchand déjà ancienne. Le modèle de la concurrence « non faussée » est une conception nostalgique (fantasmée) d’une relation entre firme et client qui repose sur la rationalité de ce dernier et la capacité des firmes à produire des biens en réponse à des besoins plus ou moins satisfaits. Dès lors la décision du client, son libre arbitre, serait la variable juste d’une économie auto-régulée (la main invisible) et la croissance économique reposerait sur une dynamique de concurrence et d’innovation, en somme, la promesse du « progrès ».

Évidemment, cela ne fonctionne pas ainsi. Il est bien plus rentable pour une entreprise de fidéliser ses clients que d’en chercher de nouveaux. Prospecter coûte cher alors qu’il est possible de jouer sur des variables à partir de l’existant, tout particulièrement lorsqu’on exerce un monopole (et on comprend ainsi pourquoi les monopoles s’accommodent très bien entre eux en se partageant des secteurs) :

  1. on peut résumer la conception de Reichheld à partir de son premier best seller, The Loyalty Effect (1996) : avoir des clients fidèles, des employés fidèles et des propriétaires loyaux. Il n’y a pas de main invisible : tout repose sur a) le rapport entre hausse de la rétention des clients / hausse des dépenses, b) l’insensibilité aux prix rendue possible par la fidélisation (un client fidèle, ayant dépassé le stade du risque de défection, est capable de dépenser davantage pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la valeur marchande), c) la diminution des coûts de maintenance (fidélisation des employés et adhésion au story telling), d) la hausse des rendements et des bénéfices. En la matière la firme Apple rassemble tous ces éléments à la limite de la caricature.
  2. Reichheld est aussi le créateur d’un instrument d’évaluation de la fidélisation : le NPS (Net Promoter Score). Il consiste essentiellement à catégoriser les clients, entre promoteurs, détracteurs ou passifs. Son autre best-seller The Ultimate Question 2.0 : How Net Promoter Companies Thrive in a Customer-Driven World déploie les applications possibles du contrôle de la qualité des relations client qui devient dès lors la principale stratégie de la firme d’où découlent toutes les autres stratégies (en particulier les choix d’innovation). Ainsi il cite dans son ouvrage les plus gros scores NPS détenus par des firmes comme Apple, Amazon et Costco.

Il ne faut pas sous-estimer la valeur opérationnelle du NPS. Notamment parce qu’il permet de justifier les choix stratégiques. Dans The Ultimate Question 2.0 Reichheld fait référence à une étude de Bain & Co. qui montre que pour une banque, la valeur vie client d’un promoteur (au sens NPS) est estimée en moyenne à 9 500 dollars. Ce modèle aujourd’hui est une illustration de l’importance de la surveillance et du rôle prépondérant de l’analyse de données. En effet, plus la catégorisation des clients est fine, plus il est possible de déterminer les leviers de fidélisation. Cela passe évidemment par un système de surveillance à de multiples niveaux, à la fois internes et externes :

  • surveiller des opérations de l’organisation pour les rendre plus agiles et surveiller des employés pour augmenter la qualité des relations client,
  • rassembler le plus de données possibles sur les comportements des clients et les possibilités de déterminer leurs choix à l’avance.

Savoir si cette approche du marketing est née d’un nouveau contexte économique ou si au contraire ce sont les approches de la valeur vie client qui ont configuré l’économie d’aujourd’hui, c’est se heurter à l’éternel problème de l’œuf et de la poule. Toujours est-il que les stratégies de croissance et de rentabilité de l’économie reposent sur l’acquisition et l’exploitation des données personnelles de manière à manipuler les processus de décision des individus (ou plutôt des groupes d’individus) de manière à orienter les comportements et fixer des prix non en rapport avec la valeur des biens mais en rapport avec ce que les consommateurs (ou même les acheteurs en général car tout ne se réduit pas à la question des seuls biens de consommation et des services) sont à même de pouvoir supporter selon la catégorie à laquelle ils appartiennent.

Le fait de catégoriser ainsi les comportements et les influencer, comme nous l’avons vu dans les épisodes précédents de la série Léviathans, est une marque stratégique de ce que Shoshana Zuboff a appelé le capitalisme de surveillance4. Les entreprises ont aujourd’hui un besoin vital de rassembler les données personnelles dans des silos de données toujours plus immenses et d’exploiter ces big data de manière à optimiser leurs modèles économiques. Ainsi, du point de vue des individus, c’est le quotidien qui est scruté et analysé de telle manière que, il y a à peine une dizaine d’années, nous étions à mille lieues de penser l’extrême granularité des données qui cartographient et catégorisent nos comportements. Tel est l’objet du récent rapport publié par Cracked Lab Corporate surveillance in everyday life5 qui montre à quel point tous les aspect du quotidien font l’objet d’une surveillance à une échelle quasi-industrielle (on peut citer les activités de l’entreprise Acxiom), faisant des données personnelles un marché dont la matière première est traitée sans aucun consentement des individus. En effet, tout le savoir-faire repose essentiellement sur le recoupement statistique et la possibilité de catégoriser des milliards d’utilisateurs de manière à produire des représentations sociales dont les caractéristiques ne reflètent pas la réalité mais les comportements futurs. Ainsi par exemple les secteurs bancaires et des assurances sont particulièrement friands des possibilités offertes par le pistage numérique et l’analyse de solvabilité.

Cette surveillance a été caractérisée déjà en 1988 par le chercheur en systèmes d’information Roger Clarke6 :

  • dans la mesure où il s’agit d’automatiser, par des algorithmes, le traitement des informations personnelles dans un réseau regroupant plusieurs sources, et d’en inférer du sens, on peut la qualifier de « dataveillance », c’est à dire « l’utilisation systématique de systèmes de traitement de données à caractère personnel dans l’enquête ou le suivi des actions ou des communications d’une ou de plusieurs personnes » ;
  • l’un des attributs fondamentaux de cette dataveillance est que les intentions et les mécanismes sont cachés aux sujets qui font l’objet de la surveillance.

En effet, l’accès des sujets à leurs données personnelles et leurs traitements doit rester quasiment impossible car après un temps très court de captation et de rétention, l’effet de recoupement fait croître de manière exponentielle la somme d’information sur les sujets et les résultats, qu’ils soient erronés ou non, sont imbriqués dans le profilage et la catégorisation de groupes d’individus. Plus le monopole a des secteurs d’activité différents, plus les comportements des mêmes sujets vont pouvoir être quantifiés et analysés à des fins prédictives. C’est pourquoi la dépendance des firmes à ces informations est capitale ; pour citer Clarke en 20177 :

« L’économie de la surveillance numérique est cette combinaison d’institutions, de relations institutionnelles et de processus qui permet aux entreprises d’exploiter les données issues de la surveillance du comportement électronique des personnes et dont les sociétés de marketing deviennent rapidement dépendantes. »

Le principal biais que produit cette économie de la surveillance (pour S. Zuboff, c’est de capitalisme de surveillance qu’il s’agit puisqu’elle intègre une relation d’interdépendance entre centralisation des données et centralisation des capitaux) est qu’elle n’a plus rien d’une démarche descriptive mais devient prédictive par effet de prescription.

Elle n’est plus descriptive (mais l’a-t-elle jamais été ?) parce qu’elle ne cherche pas à comprendre les comportements économiques en fonction d’un contexte, mais elle cherche à anticiper les comportements en maximisant les indices comportementaux. On ne part plus d’un environnement économique pour comprendre comment le consommateur évolue dedans, on part de l’individu pour l’assigner à un environnement économique sur mesure dans l’intérêt de la firme. Ainsi, comme l’a montré une étude de Propublica en 20168, Facebook dispose d’un panel de pas moins de 52 000 indicateurs de profilage individuels pour en établir une classification générale. Cette quantification ne permet plus seulement, comme dans une approche statistique classique, de déterminer par exemple si telle catégorie d’individus est susceptible d’acheter une voiture. Elle permet de déterminer, de la manière la plus intime possible, quelle valeur économique une firme peut accorder à un panel d’individus au détriment des autres, leur valeur vie client.

Tout l’enjeu consiste à savoir comment influencer ces facteurs et c’est en cela que l’exploitation des données passe d’une dimension prédictive à une dimension prescriptive. Pour prendre encore l’exemple de Facebook, cette firme a breveté un système capable de déterminer la solvabilité bancaire des individus en fonction de la solvabilité moyenne de leur réseau de contacts9. L’important ici, n’est pas vraiment d’aider les banques à diminuer les risques d’insolvabilité de leurs clients, car elles savent très bien le faire toutes seules et avec les mêmes procédés d’analyse en big data. En fait, il s’agit d’influencer les stratégies personnelles des individus par le seul effet panoptique10 : si les individus savent qu’ils sont surveillés, toute la stratégie individuelle consistera à choisir ses amis Facebook en fonction de leur capacité à maximiser les chances d’accéder à un prêt bancaire (et cela peut fonctionner pour bien d’autres objectifs). L’intérêt de Facebook n’est pas d’aider les banques, ni de vendre une expertise en statistique (ce n’est pas le métier de Facebook) mais de normaliser les comportements dans l’intérêt économique et augmenter la valeur vie client potentielle de ses utilisateurs : si vous avez des problèmes d’argent, Facebook n’est pas fait pour vous. Dès lors il suffit ensuite de revendre des profils sur-mesure à des banques. On se retrouve typiquement dans un épisode d’anticipation de la série Black Mirror (Chute libre)11.

 

La fiction, l’anticipation, la dystopie… finalement, c’est-ce pas un biais que de toujours analyser sous cet angle l’économie de la surveillance et le rôle des algorithmes dans notre quotidien ? Tout se passe en quelque sorte comme si nous découvrions un nouveau modèle économique, celui dont nous venons de montrer que les préceptes sont déjà anciens, et comme si nous appréhendions seulement aujourd’hui les enjeux de la captation et l’exploitation des données personnelles. Au risque de décevoir tous ceux qui pensent que questionner la confiance envers les GAFAM est une activité d’avant-garde, la démarche a été initiée dès les prémices de la révolution informatique.

La vie privée à l’époque des pattes d’eph.

Face au constat selon lequel nous vivons dans un environnement où la surveillance fait loi, de nombreux ouvrages, articles de presse et autres témoignages ont sonné l’alarme. En décembre 2017, ce fut le soi-disant repentir de Chamath Palihapitya, ancien vice-président de Facebook, qui affirmait avoir contribué à créer « des outils qui déchirent le tissu social »12. Il ressort de cette lecture qu’après plusieurs décennies de centralisation et d’exploitation des données personnelles par des acteurs économiques ou institutionnels, nous n’avons pas fini d’être surpris par les transformations sociales qu’impliquent les big data. Là où, effectivement, nous pouvons accorder un tant soit peu de de crédit à C. Palihapitya, c’est dans le fait que l’extraction et l’exploitation des données personnelles implique une économie de la surveillance qui modèle la société sur son modèle économique. Et dans ce modèle, l’exercice de certains droits (comme le droit à la vie privée) passe d’un état absolu (un droit de l’homme) à un état relatif (au contexte économique).

Comme cela devient une habitude dans cette série des Léviathans, nous pouvons effectuer un rapide retour dans le temps et dans l’espace. Situons-nous à la veille des années 1970, aux États-Unis, plus exactement dans la période charnière qui vit la production en masse des ordinateurs mainframe (du type IBM 360), à destination non plus des grands laboratoires de recherche et de l’aéronautique, mais vers les entreprises des secteurs de la banque, des assurances et aussi vers les institutions gouvernementales. L’objectif premier de tels investissements (encore bien coûteux à cette époque) était le traitement des données personnelles des citoyens ou des clients.

Comme bien des fois en histoire, il existe des périodes assez courtes où l’on peut comprendre les événements non pas parce qu’ils se produisent suivant un enchaînement logique et linéaire, mais parce qu’ils surviennent de manière quasi-simultanée comme des fruits de l’esprit du temps. Ainsi nous avons d’un côté l’émergence d’une industrie de la donnée personnelle, et, de l’autre l’apparition de nombreuses publications portant sur les enjeux de la vie privée. D’aucuns pourraient penser que, après la publication en 1949 du grand roman de G. Orwell, 1984, la dystopie orwellienne pouvait devenir la clé de lecture privilégiée de l’informationnalisation (pour reprendre le terme de S. Zuboff) de la société américaine dans les années 1960-1970. Ce fut effectivement le cas… plus exactement, si les références à Orwell sont assez courantes dans la littérature de l’époque13, il y avait deux lectures possibles de la vie privée dans une société aussi bouleversée que celle de l’Amérique des années 1960. La première questionnait la hiérarchie entre vie privée et vie publique. La seconde focalisait sur le traitement des données informatiques. Pour mieux comprendre l’état d’esprit de cette période, il faut parcourir quelques références.

Vie privée vs vie publique

Deux best-sellers parus en été 1964 effectuent un travail introspectif sur la société américaine et son rapport à la vie privée. Le premier, écrit par Myron Brenton, s’intitule The privacy invaders14. Brenton est un ancien détective privé qui dresse un inventaire des techniques de surveillance à l’encontre des citoyens et du droit. Le second livre, écrit par Vance Packard, connut un succès international. Il s’intitule The naked Society15, traduit en français un an plus tard sous le titre Une société sans défense. V. Packard est alors universitaire, chercheur en sociologie et économie. Il est connu pour avoir surtout travaillé sur la société de consommation et le marketing et dénoncé, dans un autre ouvrage (La persuasion clandestine16), les abus des publicitaires en matière de manipulation mentale. Dans The naked Society comme dans The privacy invaders les mêmes thèmes sont déployés à propos des dispositifs de surveillance, entre les techniques d’enquêtes des banques sur leurs clients débiteurs, les écoutes téléphoniques, la surveillance audio et vidéo des employés sur les chaînes de montage, en somme toutes les stratégies privées ou publiques d’espionnage des individus et d’abus en tout genre qui sont autant d’atteintes à la vie privée. Il faut dire que la société américaine des années 1960 a vu aussi bien arriver sur le marché des biens de consommation le téléphone et la voiture à crédit mais aussi l’électronique et la miniaturisation croissante des dispositifs utiles dans ce genre d’activité. Or, les questions que soulignent Brenton et Packard, à travers de nombreux exemples, ne sont pas tant celles, plus ou moins spectaculaires, de la mise en œuvre, mais celles liées au droit des individus face à des puissances en recherche de données sur la vie privée extorquées aux sujets mêmes. En somme, ce que découvrent les lecteurs de ces ouvrages, c’est que la vie privée est une notion malléable, dans la réalité comme en droit, et qu’une bonne part de cette malléabilité est relative aux technologies et au médias. Packard ira légèrement plus loin sur l’aspect tragique de la société américaine en focalisant plus explicitement sur le respect de la vie privée dans le contexte des médias et de la presse à sensation et dans les contradictions apparente entre le droit à l’information, le droit à la vie privée et le Sixième Amendement. De là, il tire une sonnette d’alarme en se référant à Georges Orwell, et dénonçant l’effet panoptique obtenu par l’accessibilité des instruments de surveillance, la généralisation de leur emploi dans le quotidien, y compris pour les besoins du marketing, et leur impact culturel.

En réalité, si ces ouvrages connurent un grand succès, c’est parce que leur approche de la vie privée reposait sur un questionnement des pratiques à partir de la morale et du droit, c’est-à-dire sur ce que, dans une société, on est prêt à admettre ou non au sujet de l’intimité vue comme une part structurelle des relations sociales. Qu’est-ce qui relève de ma vie privée et qu’est-ce qui relève de la vie publique ? Que puis-je exposer sans crainte selon mes convictions, ma position sociale, la classe à laquelle j’appartiens, etc. Quelle est la légitimité de la surveillance des employés dans une usine, d’un couple dans une chambre d’hôtel, d’une star du show-biz dans sa villa ?

Il reste que cette approche manqua la grande révolution informatique naissante et son rapport à la vie privée non plus conçue comme l’image et l’estime de soi, mais comme un ensemble d’informations quantifiables à grande échelle et dont l’analyse peut devenir le mobile de décisions qui impactent la société en entier17. La révolution informatique relègue finalement la légitimité de la surveillance au second plan car la surveillance est alors conçue de manière non plus intentionnelle mais comme une série de faits : les données fournies par les sujets, auparavant dans un contexte fermé comme celui de la banque locale, finirent par se retrouver centralisées et croisées au gré des consortiums utilisant l’informatique pour traiter les données des clients. Le même schéma se retrouva pour ce qui concerne les institutions publiques dans le contexte fédéral américain.

Vie privée vs ordinateurs

Une autre approche commença alors à faire son apparition dans la sphère universitaire. Elle intervient dans la seconde moitié des années 1960. Il s’agissait de se pencher sur la gouvernance des rapports entre la vie privée et l’administration des données personnelles. Suivant au plus près les nouvelles pratiques des grands acteurs économiques et gouvernementaux, les universitaires étudièrent les enjeux de la numérisation des données personnelles avec en arrière-plan les préoccupations juridiques, comme celle de V. Packard, qui faisaient l’objet des réflexions de la décennie qui se terminait. Si, avec la société de consommation venait tout un lot de dangers sur la vie privée, cette dernière devrait être protégée, mais il fallait encore savoir sur quels plans agir. Le début des années 1970, en guise de résultat de ce brainstorming général, marquèrent alors une nouvelle ère de la privacy à l’Américaine à l’âge de l’informatisation et du réseautage des données personnelles. Il s’agissait de comprendre qu’un changement majeur était en train de s’effectuer avec les grands ordinateurs en réseau et qu’il fallait formaliser dans le droit les garde-fou les plus pertinents : on passait d’un monde où la vie privée pouvait faire l’objet d’une intrusion par des acteurs séparés, recueillant des informations pour leur propre compte en fonction d’objectifs différents, à un monde où les données éparses étaient désormais centralisées, avec des machines capables de traiter les informations de manière rapide et automatisée, capables d’inférer des informations sans le consentement des sujets à partir d’informations que ces derniers avaient données volontairement dans des contextes très différents.

La liste des publications de ce domaine serait bien longue. Par exemple, la Rand Corporation publia une longue liste bibliographique annotée au sujet des données personnelles informatisées. Cette liste regroupe près de 300 publications entre 1965 et 1967 sur le sujet18.

Des auteurs universitaires firent école. On peut citer :

  • Alan F. Westin : Privacy and freedom (1967), Civil Liberties and Computerized Data Systems (1971), Databanks in a Free Society : Computers, Record Keeping and Privacy (1972)19 ;
  • James B. Rule : Private lives and public surveillance : social control in the computer age (1974)20 ;
  • Arthur R. Miller : The assault on privacy. Computers, Data Banks and Dossier (1971)21 ;
  • Malcolm Warner et Mike Stone, The Data Bank Society : Organizations, Computers and Social Freedom (1970)22.

Toutes ces publications ont ceci en commun qu’elles procédèrent en deux étapes. La première consistait à dresser un tableau synthétique de la société américaine face à la captation des informations personnelles. Quatre termes peuvent résumer les enjeux du traitement des informations : 1) la légitimité de la captation des informations, 2) la permanence des données et leurs modes de rétention, 3) la transférabilité (entre différentes organisations), 4) la combinaison ou le recoupement de ces données et les informations ainsi inférées23.

La seconde étape consistait à choisir ce qui, dans cette « société du dossier (dossier society) » comme l’appelait Arthur R. Miller, devait faire l’objet de réformes. Deux fronts venaient en effet de s’ouvrir : l’État et les firmes.

Le premier, évident, était celui que la dystopie orwellienne pointait avec empressement : l’État de surveillance. Pour beaucoup de ces analystes, en effet, le fédéralisme américain et la multiplicité des agences gouvernementales pompaient allègrement la privacy des honnêtes citoyens et s’équipaient d’ordinateurs à temps partagé justement pour rendre interopérables les systèmes de traitement d’information à (trop) grande échelle. Un rapide coup d’œil sur les références citées, montre que, effectivement, la plupart des conclusions focalisaient sur le besoin d’adapter le droit aux impératifs constitutionnels américains. Tels sont par exemple les arguments de A. F. Westin pour lequel l’informatisation des données privées dans les différentes autorités administratives devait faire l’objet non d’un recul, mais de nouvelles règles portant sur la sécurité, l’accès des citoyens à leurs propres données et la pertinence des recoupements (comme par exemple l’utilisation restreinte du numéro de sécurité sociale). En guise de synthèse, le rapport de l’U.S. Department of health, Education and Welfare livré en 197324 (et où l’on retrouve Arthur R. Miller parmi les auteurs) repris ces éléments au titre de ses recommandations. Il prépara ainsi le Privacy Act de 1974, qui vise notamment à prévenir l’utilisation abusive de documents fédéraux et garantir l’accès des individus aux données enregistrées les concernant.

Le second front, tout aussi évident mais moins accessible car protégé par le droit de propriété, était celui de la récolte de données par les firmes, et en particulier les banques. L’un des auteurs les plus connus, Arthur R. Miller dans The assault on privacy, fit la synthèse des deux fronts en focalisant sur le fait que l’informatisation des données personnelles, par les agences gouvernementales comme par les firmes, est une forme de surveillance et donc un exercice du pouvoir. Se poser la question de leur légitimité renvoie effectivement à des secteurs différents du droit, mais c’est pour lui le traitement informatique (il utilise le terme « cybernétique ») qui est un instrument de surveillance par essence. Et cet instrument est orwellien :

« Il y a à peine dix ans, on aurait pu considérer avec suffisance Le meilleur des mondes de Huxley ou 1984 de Orwell comme des ouvrages de science-fiction excessifs qui ne nous concerneraient pas et encore moins ce pays. Mais les révélations publiques répandues au cours des dernières années au sujet des nouvelles formes de pratiques d’information ont fait s’envoler ce manteau réconfortant mais illusoire. »

Pourtant, un an avant la publication de Miller fut voté le Fair Credit Reporting Act, portant sur les obligations déclaratives des banques. Elle fut aussi l’une des premières lois sur la protection des données personnelles, permettant de protéger les individus, en particulier dans le secteur bancaire, contre la tenue de bases de données secrètes, la possibilité pour les individus d’accéder aux données et de les contester, et la limitation dans le temps de la rétention des informations.

Cependant, pour Miller, le Fair Credit Reporting Act est bien la preuve que la bureaucratie informatisée et le réseautage des données personnelles impliquent deux pertes de contrôle de la part de l’individu et pour lesquelles la régulation par le droit n’est qu’un pis-aller (pp. 25-38). On peut de même, en s’autorisant quelque anachronisme, s’apercevoir à quel point les deux types de perte de contrôles qu’il pointe nous sont éminemment contemporains.

  • The individual loss of control over personal information  : dans un contexte où les données sont mises en réseau et recoupées, dès lors qu’une information est traitée par informatique, le sujet et l’opérateur n’ont plus le contrôle sur les usages qui pourront en être faits. Sont en jeu la sécurité et l’intégrité des données (que faire en cas d’espionnage ? que faire en cas de fuite non maîtrisée des données vers d’autres opérateurs : doit-on exiger que les opérateurs en informent les individus ?).
  • The individual loss of control over the accuracy of his informational profil : la centralisation des données permet de regrouper de multiples aspects de la vie administrative et sociale de la personne, et de recouper toutes ces données pour en inférer des profils. Dans la mesure où nous assistons à une concentration des firmes par rachats successifs et l’émergence de monopoles (Miller prend toujours l’exemple des banques), qu’arrive-t-il si certaines données sont erronées ou si certains recoupements mettent en danger le droit à la vie privée : par exemple le rapport entre les données de santé, l’identité des individus et les crédits bancaires.

Et Miller de conclure (p. 79) :

« Ainsi, l’informatisation, le réseautage et la réduction de la concurrence ne manqueront pas de pousser l’industrie de l’information sur le crédit encore plus profondément dans le marasme du problème de la protection de la vie privée. »

Les échos du passé

La lutte pour la préservation de la vie privée dans une société numérisée passe par une identification des stratégies intentionnelles de la surveillance et par l’analyse des procédés d’extraction, rétention et traitement des données. La loi est-elle une réponse ? Oui, mais elle est loin de suffire. La littérature nord-américaine dont nous venons de discuter montre que l’économie de la surveillance dans le contexte du traitement informatisé des données personnelles est née il y a plus de 50 ans. Et dès le début il fut démontré, dans un pays où les droits individuels sont culturellement associés à l’organisation de l’État fédéral (la Déclaration des Droits), non seulement que la privacy changeait de nature (elle s’étend au traitement informatique des informations fournies et aux données inférées) mais aussi qu’un équilibre s’établissait entre le degré de sanctuarisation de la vie privée et les impératifs régaliens et économiques qui réclament une industrialisation de la surveillance.

Puisque l’intimité numérique n’est pas absolue mais le résultat d’un juste équilibre entre le droit et les pratiques, tout les jeux post-révolution informatique après les années 1960 consistèrent en une lutte perpétuelle entre défense et atteinte à la vie privée. C’est ce que montre Daniel J. Solove dans « A Brief History of Information Privacy Law »25 en dressant un inventaire chronologique des différentes réponses de la loi américaine face aux changements technologiques et leurs répercussions sur la vie privée.

Il reste néanmoins que la dimension industrielle de l’économie de la surveillance a atteint en 2001 un point de basculement à l’échelle mondiale avec le Patriot Act26 dans le contexte de la lutte contre le terrorisme. À partir de là, les principaux acteurs de cette économie ont vu une demande croissante de la part des États pour récolter des données au-delà des limites strictes de la loi sous couvert des dispositions propres à la sûreté nationale et au secret défense. Pour rester sur l’exemple américain, Thomas Rabino écrit à ce sujet27 :

« Alors que le Privacy Act de 1974 interdit aux agences fédérales de constituer des banques de données sur les citoyens américains, ces mêmes agences fédérales en font désormais l’acquisition auprès de sociétés qui, à l’instar de ChoicePoint, se sont spécialisées dans le stockage d’informations diverses. Depuis 2001, le FBI et d’autres agences fédérales ont conclu, dans la plus totale discrétion, de fructueux contrats avec ChoicePoint pour l’achat des renseignements amassés par cette entreprise d’un nouveau genre. En 2005, le budget des États-Unis consacrait plus de 30 millions de dollars à ce type d’activité. »

Dans un contexte plus récent, on peut affirmer que même si le risque terroriste est toujours agité comme un épouvantail pour justifier des atteintes toujours plus fortes à l’encontre de la vie privée, les intérêts économiques et la pression des lobbies ne peuvent plus se cacher derrière la Raison d’État. Si bien que plusieurs pays se mettent maintenant au diapason de l’avancement technologique et des impératifs de croissance économique justifiant par eux-mêmes des pratiques iniques. Ce fut le cas par exemple du gouvernement de Donald Trump qui, en mars 2017 et à la plus grande joie du lobby des fournisseurs d’accès, abroge une loi héritée du gouvernement précédent et qui exigeait que les FAI obtiennent sous conditions la permission de partager des renseignements personnels – y compris les données de localisation28.

Encore en mars 2017, c’est la secrétaire d’État à l’Intérieur Britannique Amber Rudd qui juge publiquement « inacceptable » le chiffrement des communications de bout en bout et demande aux fournisseurs de messagerie de créer discrètement des backdoors, c’est à dire renoncer au chiffrement de bout en bout sans le dire aux utilisateurs29. Indépendamment du caractère moralement discutable de cette injonction, on peut mesurer l’impact du message sur les entreprises comme Google, Facebook et consors : il existe des décideurs politiques capables de demander à ce qu’un fournisseur de services propose à ses utilisateurs un faux chiffrement, c’est-à-dire que le droit à la vie privée soit non seulement bafoué mais, de surcroît, que le mensonge exercé par les acteurs privés soit couvert par les acteurs publics, et donc par la loi.

Comme le montre Shoshana Zuboff, le capitalisme de surveillance est aussi une idéologie, celle qui instaure une hiérarchie entre les intérêts économiques et le droit. Le droit peut donc être une arme de lutte pour la sauvegarde de la vie privée dans l’économie de la surveillance, mais il ne saurait suffire dans la mesure où il n’y pas de loyauté entre les acteurs économiques et les sujets et parfois même encore moins entre les décideurs publics et les citoyens.

Dans ce contexte où la confiance n’est pas de mise, les portes sont restées ouvertes depuis les années 1970 pour créer l’industrie des big data dont le carburant principal est notre intimité, notre quotidienneté. C’est parce qu’il est désormais possible de repousser toujours un peu plus loin les limites de la captation des données personnelles que des théories économique prônent la fidélisation des clients et la prédiction de leurs comportements comme seuls points d’appui des investissements et de l’innovation. C’est vrai dans le marketing, c’est vrai dans les services et l’innovation numériques. Et tout naturellement c’est vrai dans la vie politique, comme le montre par exemple l’affaire des dark posts durant la campagne présidentielle de D. Trump : la possibilité de contrôler l’audience et d’influencer une campagne présidentielle via les réseaux sociaux comme Facebook est désormais démontrée.

Tant que ce modèle économique existera, aucune confiance ne sera possible. La confiance est même absente des pratiques elles-mêmes, en particulier dans le domaine du traitement algorithmique des informations. En septembre 2017, la chercheuse Zeynep Tufekci, lors d’une conférence TED30, reprenait exactement les questions d’Arthur R. Miller dans The assault on privacy, soit 46 ans après. Miller prenait comme étude de cas le stockage d’information bancaire sur les clients débiteurs, et Tufekci prend les cas des réservation de vols aériens en ligne et du streaming vidéo. Dans les deux réflexions, le constat est le même : le traitement informatique de nos données personnelles implique que nous (les sujets et les opérateurs eux-mêmes) perdions le contrôle sur ces données :

« Le problème, c’est que nous ne comprenons plus vraiment comment fonctionnent ces algorithmes complexes. Nous ne comprenons pas comment ils font cette catégorisation. Ce sont d’énormes matrices, des milliers de lignes et colonnes, peut-être même des millions, et ni les programmeurs, ni quiconque les regardant, même avec toutes les données, ne comprend plus comment ça opère exactement, pas plus que vous ne sauriez ce que je pense en ce moment si l’on vous montrait une coupe transversale de mon cerveau. C’est comme si nous ne programmions plus, nous élevons une intelligence que nous ne comprenons pas vraiment. »

Z. Tufekci montre même que les algorithmes de traitement sont en mesure de fournir des conclusions (qui permettent par exemple d’inciter les utilisateurs à visualiser des vidéos sélectionnées d’après leur profil et leur historique) mais que ces conclusions ont ceci de particulier qu’elle modélisent le comportement humain de manière à l’influencer dans l’intérêt du fournisseur. D’après Z. Tufekci : «  L’algorithme a déterminé que si vous pouvez pousser les gens à penser que vous pouvez leur montrer quelque chose de plus extrême (nda : des vidéos racistes dans l’exemple cité), ils ont plus de chances de rester sur le site à regarder vidéo sur vidéo, descendant dans le terrier du lapin pendant que Google leur sert des pubs. »

Ajoutons de même que les technologies de deep learning, financées par millions par les GAFAM, se prêtent particulièrement bien au jeu du traitement automatisé en cela qu’elle permettent, grâce à l’extrême croissance du nombre de données, de procéder par apprentissage. Cela permet à Facebook de structurer la grande majorité des données des utilisateurs qui, auparavant, n’était pas complètement exploitable31. Par exemple, sur les milliers de photos de chatons partagées par les utilisateurs, on peut soit se contenter de constater une redondance et ne pas les analyser davantage, soit apprendre à y reconnaître d’autres informations, comme par exemple l’apparition, en arrière-plan, d’un texte, d’une marque de produit, etc. Il en est de même pour la reconnaissance faciale, qui a surtout pour objectif de faire concorder les identités des personnes avec toutes les informations que l’on peut inférer à partir de l’image et du texte.

Si les techniques statistiques ont le plus souvent comme objectif de contrôler les comportements à l’échelle du groupe, c’est parce que le seul fait de catégoriser automatiquement les individus consiste à considérer que leurs données personnelles en constituent l’essence. L’économie de la surveillance démontre ainsi qu’il n’y a nul besoin de connaître une personne pour en prédire le comportement, et qu’il n’y a pas besoin de connaître chaque individu d’un groupe en particulier pour le catégoriser et prédire le comportement du groupe, il suffit de laisser faire les algorithmes : le tout est d’être en mesure de classer les sujets dans les bonnes catégories et même faire en sorte qu’ils y entrent tout à fait. Cela a pour effet de coincer littéralement les utilisateurs des services « capteurs de données » dans des bulles de filtres où les informations auxquelles ils ont accès leur sont personnalisées selon des profils calculés32. Si vous partagez une photo de votre chat devant votre cafetière, et que dernièrement vous avez visité des sites marchands, vous aurez de grandes chance pour vos futures annonces vous proposent la marque que vous possédez déjà et exercent, par effet de répétition, une pression si forte que c’est cette marque que vous finirez par acheter. Ce qui fonctionne pour le marketing peut très bien fonctionner pour d’autres objectifs, même politiques.

En somme tous les déterminants d’une société soumise au capitalisme de surveillance, apparus dès les années 1970, structurent le monde numérique d’aujourd’hui sans que les lois ne puissent jouer de rôle pleinement régulateur. L’usage caché et déloyal des big data, le trafic de données entre organisations, la dégradation des droits individuels (à commencer par la liberté d’expression et le droit à la vie privée), tous ces éléments ont permis à des monopoles d’imposer un modèle d’affaire et affaiblir l’État-nation. Combien de temps continuerons-nous à l’accepter ?

Sortir du marasme

En 2016, à la fin de son article synthétique sur le capitalisme de surveillance33, Shoshana Zuboff exprime personnellement un point de vue selon lequel la réponse ne peut pas être uniquement technologique :

« (…) les faits bruts du capitalisme de surveillance suscitent nécessairement mon indignation parce qu’ils rabaissent la dignité humaine. L’avenir de cette question dépendra des savants et journalistes indignés attirés par ce projet de frontière, des élus et des décideurs indignés qui comprennent que leur autorité provient des valeurs fondamentales des communautés démocratiques, et des citoyens indignés qui agissent en sachant que l’efficacité sans l’autonomie n’est pas efficace, la conformité induite par la dépendance n’est pas un contrat social et être libéré de l’incertitude n’est pas la liberté. »

L’incertitude au sujet des dérives du capitalisme de surveillance n’existe pas. Personne ne peut affirmer aujourd’hui qu’avec l’avènement des big data dans les stratégies économiques, on pouvait ignorer que leur usage déloyal était non seulement possible mais aussi que c’est bien cette direction qui fut choisie d’emblée dans l’intérêt des monopoles et en vertu de la centralisation des informations et des capitaux. Depuis les années 1970, plusieurs concepts ont cherché à exprimer la même chose. Pour n’en citer que quelques-uns : computocracie (M. Warner et M. Stone, 1970), société du dossier (Arthur R. Miller, 1971), surveillance de masse (J. Rule, 1973), dataveillance (R. Clarke, 1988), capitalisme de surveillance (Zuboff, 2015)… tous cherchent à démontrer que la surveillance des comportements par l’usage des données personnelles implique en retour la recherche collective de points de rupture avec le modèle économique et de gouvernance qui s’impose de manière déloyale. Cette recherche peut s’exprimer par le besoin d’une régulation démocratiquement décidée et avec des outils juridiques. Elle peut s’exprimer aussi autrement, de manière violente ou pacifiste, militante et/ou contre-culturelle.

Plusieurs individus, groupes et organisation se sont déjà manifestés dans l’histoire à ce propos. Les formes d’expression et d’action ont été diverses :

  • institutionnelles : les premières formes d’action pour garantir le droit à la vie privée ont consisté à établir des rapports collectifs préparatoires à des grandes lois, comme le rapport Records, computers and the rights of citizens, de 1973, cité plus haut ;
  • individualistes, antisociales et violentes : bien que s’inscrivant dans un contexte plus large de refus technologique, l’affaire Theodore Kaczynski (alias Unabomber) de 1978 à 1995 est un bon exemple d’orientation malheureuse que pourraient prendre quelques individus isolés trouvant des justifications dans un contexte paranoïaque ;
  • collectives – activistes – légitimistes : c’est le temps des manifestes cypherpunk des années 199034, ou plus récemment le mouvement Anonymous, auxquels on peut ajouter des collectifs « événementiels », comme le Jam Echelon Day ;
  • Associatives, organisées : on peut citer le mouvement pour le logiciel libre et la Free Software Foundation, l’Electronic Frontier Foundation, La Quadrature du Net, ou bien encore certaines branches d’activité d’organisation plus générales comme la Ligue des Droits de l’Homme, Reporter Sans Frontière, etc.

Les limites de l’attente démocratique sont néanmoins déjà connues. La société ne peut réagir de manière légale, par revendication interposée, qu’à partir du moment où l’exigence de transparence est remplie. Lorsqu’elle ne l’est pas, au pire les citoyens les plus actifs sont taxés de complotistes, au mieux apparaissent de manière épisodique des alertes, à l’image des révélations d’Edward Snowden, mais dont la fréquence est si rare malgré un impact psychologique certain, que la situation a tendance à s’enraciner dans un statu quo d’où sortent généralement vainqueurs ceux dont la capacité de lobbying est la plus forte.

À cela s’ajoute une difficulté technique due à l’extrême complexité des systèmes de surveillance à l’œuvre aujourd’hui, avec des algorithmes dont nous maîtrisons de moins en moins les processus de calcul (cf. Z. Tufekci). À ce propos on peut citer Roger Clarke35 :

« Dans une large mesure, la transparence a déjà été perdue, en partie du fait de la numérisation, et en partie à cause de l’application non pas des approches procédurales et d’outils de développement des logiciels algorithmiques du XXe siècle, mais à cause de logiciels de dernière génération dont la raison d’être est obscure ou à laquelle la notion de raison d’être n’est même pas applicable. »

Une autre option pourrait consister à mettre en œuvre un modèle alternatif qui permette de sortir du marasme économique dans lequel nous sommes visiblement coincés. Sans en faire l’article, le projet Contributopia de Framasoft cherche à participer, à sa mesure, à un processus collectif de réappropriation d’Internet et, partant :

  • montrer que le code est un bien public et que la transparence, grâce aux principes du logiciel libre (l’ouverture du code), permet de proposer aux individus un choix éclairé, à l’encontre de l’obscurantisme de la dataveillance ;
  • promouvoir des apprentissages à contre-courant des pratiques de captation des vies privées et vers des usages basés sur le partage (du code, de la connaissance) entre les utilisateurs ;
  • rendre les utilisateurs autonomes et en même temps contributeurs à un réseau collectif qui les amènera naturellement, par l’attention croissante portée aux pratiques des monopoles, à refuser ces pratiques, y compris de manière active en utilisant des solutions de chiffrement, par exemple.

Mais Contributopia de Framasoft ne concerne que quelques aspects des stratégies de sortie du capitalisme de surveillance. Par exemple, pour pouvoir œuvrer dans cet esprit, une politique rigide en faveur de la neutralité du réseau Internet doit être menée. Les entreprises et les institutions publiques doivent être aussi parmi les premières concernées, car il en va de leur autonomie numérique, que cela soit pour de simples questions économiques (ne pas dépendre de la bonne volonté d’un monopole et de la logique des brevets) mais aussi pour des questions de sécurité. Enfin, le passage du risque pour la vie privée au risque de manipulation sociale étant avéré, toutes les structures militantes en faveur de la démocratie et les droits de l’homme doivent urgemment porter leur attention sur le traitement des données personnelles. Le cas de la britannique Amber Rudd est loin d’être isolé : la plupart des gouvernements collaborent aujourd’hui avec les principaux monopoles de l’économie numérique et, donc, contribuent activement à l’émergence d’une société de la surveillance. Aujourd’hui, le droit à la vie privée, au chiffrement des communications, au secret des correspondances sont des droits à protéger coûte que coûte sans avoir à choisir entre la liberté et les épouvantails (ou les sirènes) agités par les communicants.

 

Pour aller plus loin :

Graines de troc : cinq ans de partage

mer, 03/01/2018 - 12:02

Comme beaucoup d’associations, Graines de troc est née un peu par hasard, de rencontres et d’envies. Cinq ans après, Sébastien Wittevert a toujours les mains dans la terre quand elles ne sont pas sur un clavier.

Tripou l’a interviewé pour nous en vue de savoir ce qu’il devenait depuis l’article que l’ami Calimaq lui a consacré. Tiens, tiens, mais alors ce serait encore une histoire de biens communs ?


Comment s’est faite ta transition entre informatique et maraîchage, pour transformer les lignes de code en lignes de carottes ?

J’ai mis le pied par gourmandise dans une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne / de proximité), et j’ai pris l’habitude de venir y chercher mes légumes facilement. A l’heure ou je sortais du boulot, il n’y avait plus grand-chose d’ouvert, et difficile pour moi de me lever pour aller au marché le dimanche. Du coup, j’ai pu avoir accès à un autre monde alternatif, convivial, militant, engagé qui m’a ouvert les yeux, et y rencontrer ma compagne. Après avoir rendu plusieurs fois service aux maraîchers, nous avons voulu voir d’autres formes de maraîchage, et nous avons atterri à la ferme du Bec-Hellouin pour un stage découverte de la traction animale. Séduit par la ferme et les techniques de permaculture, nous avons décidé de nous y former.
En novembre 2011, alors que je remplissais déjà mes poches de graines, suite à de nouvelles lois liberticides sur les échanges de semences, nouvelle atteinte au bien commun des semences. Je me demandais, jeune colibri, que pouvais-je donc faire ?
En alliant mes compétences informatiques, ma passion des graines, et une dose de monnaie complémentaire, j’ai imaginé et codé la plateforme qui a vu le jour en mai 2012.
Après avoir réfléchi le projet agricole, nous avons déménagé à La Rochelle pour y semer les premières lignes de carottes et y faire vivre les balbutiements de l’association.

Graines de troc, c’est une association pour échanger des graines, comment ça marche concrètement ?

Le logo de Graines de troc

La plateforme est aujourd’hui un projet de l’association comme un autre, chacun pouvant y échanger des graines et son savoir-faire.
Le site recense par exemple les trocs locaux qui peuvent avoir lieu en France.
Nous avons également lancé le concept des grainothèques, afin de promouvoir la biodiversité locale, et les échanges, dans un tiers lieu, comme les médiathèques.
Adhérer et agir avec graines de troc, c’est donc un peu tout ça. Faire sa part, pour défendre, promouvoir, échanger et sauvegarder notre héritage commun.

Y a t-il des différences par rapport à semeur.fr ?

Je ne sais pas si Semeur est constitué en association. Mais pour le projet de la plateforme en lui-même, les différences sont le jeton, la gestion/suivi des échanges, la non-mise à disposition du contact des troqueurs.
En fait, il n’y a pas besoin d’obtenir l’accord ou négocier avec un troqueur pour échanger. On peut suivre les échanges. Si l’échange n’aboutit pas, on récupère nos jetons. Et tout le monde est au même niveau, ce qui fait qu’on ne s’adressera pas juste à quelqu’un parce qu’il a une liste longue comme le bras.

Alors comme pour les logiciels, y’a des graines libres et des graines propriétaires, comment les reconnaît-on ?

Les graines commerciales ont effectivement parfois un COV, Certificat d’Obtention Végétale. Pour ce qui est des hybrides F1, inutile de les reproduire et les échanger, ils sont dégénérescents. On les reconnaît car l’inscription est obligatoire sur les sachets de graines HF1 ou F1. Sinon, la législation concerne essentiellement les usages commerciaux. Nous n’encourageons que les échanges de variétés anciennes et reproductibles, et les pratiques naturelles, qui permettent seules une autonomie semencière et alimentaire. Aller utiliser des semences dopées aux engrais de synthèses n’est donc pas notre objectif.

L’érosion variétale, baisse de la diversité des végétaux cultivés

 

Après la graine, sont arrivées les grainothèques, puis les greniers (lieux pour relier les initiatives locales, s’entraider, se réapproprier, échanger ensemble graines et savoir-faire…) puis drôles de jardiniers (animations avec les enfants, conservation variétale,etc.). Quels sont les retours que vous avez de ces différentes initiatives ?

Graines de troc a 5 ans, et nous vivons la jeunesse de chacun de ces projets.

La plateforme attire de nombreux jardiniers, et souffre de son succès, nous nous lançons actuellement dans un projet de refonte. Les grainothèques sont encore en plein essor, les citoyens y voient un moyen de faire leur part et mettre en place un outil de reliance locale, une belle manière de médiatiser la graine. Nous aurons la deuxième réunion des grainothécaires en mai/juin 2018, afin de discuter des retours d’expérience, des ateliers, et différentes évolutions possibles. Les greniers sont en effet, la deuxième marche après la grainothèque, c’est la constitution d’un groupe local, un outil pour fédérer les initiatives locales, les mettre en avant et les relier aux utilisateurs de la plateforme. Il y a de formidables initiatives à soutenir. Nous les soutenons en les mettant en avant, localement.

Pour drôles de jardiniers, c’est une formidable expérience de faire passer aux enfants nos passions pour la graine, la terre. En leur amenant des fondamentaux qu’ils sont rares à connaître chez eux. Cette mission nous sollicite beaucoup sur La Rochelle, mais le projet semble vouloir essaimer un peu partout tant il semble important.

Quelle est la prochaine étape de votre conquête du monde ?

C’est que graine par graine, j’ai bien le sentiment, qu’ensemble, avec un grand nombre d’acteurs, on arrive à nourrir les consciences. On ne se sent plus du tout seul ! Les graines s’échangent, elles poussent, et gagnent du terrain.
Plus pragmatiquement, nous concernant, nous souhaitons vraiment limiter le frein que nous imposent les problèmes techniques pour améliorer les échanges, avec le projet de refonte de la plateforme. Cela pourra nous permettre de mieux nous concentrer sur les graines, les savoirs-faire, et réussir à aider la myriade de petits colibris semeurs qui œuvrent partout, mettre la lumière sur cette biodiversité si belle et gourmande, celle qui nous nourrit et nous soigne. Plus d’autonomie et de conscience, plus de mains dans la terre plutôt que sur un clavier…
La prochaine étape est locale, et entre les mains de chacun, sur chaque territoire, dans chaque école, dans chaque jardin, dans chaque champ, et que cette biodiversité regagne sa place, avec tout ce que cela implique pour notre alimentation, autonomie, santé, et notre regard sur la terre et l’environnement.

Comment ça se passe si je souhaite participer à un de vos projets ?

Ça va dépendre des projets.

Pour la plateforme, et sa refonte : nous sommes en train de former le groupe de travail et les équipes qui vont y travailler. Nous aurons besoin d’informaticiens, mais aussi de testeurs, de conseils.
Pour la partie échanges : il suffit de participer en ligne, mais il y a aussi les trocs locaux bien réels, que la plateforme met en avant. N’hésitez pas à inscrire ces événements dans l’agenda des graines afin de les faire mieux connaître.
Pour le projet grainothèque, c’est une initiative citoyenne libre. Il est possible de proposer le dispositif dans les lieux qui vous sembleront utiles. Il faut ensuite idéalement faire vivre cette initiative, mais il est possible qu’il en existe déjà, vers lesquelles il suffit de se rapprocher. Apportez le surplus de graines de vos jardins !

Pour le projet, « j’adopte une graine », nous le lançons tout juste, et il s’agit de cultiver une variété particulière, de la graine à la graine, et de nous renvoyer une part de votre production afin de contribuer à son essaimage. Le projet est également pédagogique, car si vous participez, récupérez des graines, vous apprenez aussi son itinéraire cultural et semencier !
Pour aider localement, depuis chez vous, ou sur un projet de l’association en France, nous avons établi un questionnaire afin de proposer à chacun de nous aider selon son lieu, ses envies et sa disponibilité : http://grainesdetroc.fr/article.php?id=396. Par exemple : ensacher des graines, reproduire des semences, rejoindre un projet de jardinage local, proposer vos compétences …

Quelles seront les fonctionnalités du nouveau site Internet ?

Nous souhaitons effectivement refondre notre plateforme afin de moderniser un site initialement très amateur, apporter les nombreuses améliorations que nous avons imaginées en 5 ans, et construire les outils dont l’association a besoin avec sa dimension actuelle. Nous prévoyons des outils pour faciliter les échanges, des outils de communication et de reliance pour les groupes locaux de l’association, et nous permettre de mieux communiquer sur la vie de l’association, sur les histoires de graines … et des projets qui germent un peu partout…

Nous faisons cette interview au mois de novembre, il y a des choses à semer actuellement, quelles graines à récolter ?

Dans notre région, on peut se permettre de semer pas mal de choses : mâches, épinards, fèves, pois, et on tente aussi des semis plus risqués, car à la vue des changements qui nous attendent, ça vaut le coup d’essayer. Des laitues, des engrais verts, des carottes…
En novembre la récolte de graines est sur la fin. Normalement il pleut trop, c’est trop humide de manière générale, mais comme un peu partout il ne pleut pas assez, on en profite pour récolter sur les derniers portes graines. Maintenant, on extrait plutôt à l’intérieur les graines de courges par exemple ou les portes-graines qui sèchent…

 

Un dernier mot à ajouter ?
Chapeau à l’équipe Framasoft pour son engagement, et à l’exemple qu’elle concrétise en défendant nos biens communs. Merci pour mettre en œuvre la reliance nécessaire à nos causes communes, et pour le plaisir à l’idée que se croisent nos causes à l’occasion d’un projet concret…

Merci de nous avoir donné les moyens de continuer !

mar, 19/12/2017 - 13:25

Le 21 novembre dernier, à l’occasion de l’annonce du projet Framatube, nous avons lancé un appel aux dons : il nous manquait 90 000 € pour boucler notre budget 2018, sachant que notre principale ressource (90 % de notre budget), ce sont vos dons.

Mer-ci !

Aujourd’hui, nous avons atteint cette somme, alors nous voulons prendre le temps de vous dire, tout simplement : merci.

Soutenir et contribuer à nos actions

Chez Framasoft, nous voyons vraiment notre petite association (qui, rappelons-le, est et reste une bande de potes) comme un lieu d’expérimentation concrète des libertés numériques. Y’a des idées qui nous tentent, alors on se lance, et cela nous permet de nous rendre compte si l’idée parle et si sa réalisation est possible, reproductible, dans quelles limites et avec quels moyens.

Vos dons nous soutiennent en cela : nous vous racontons ce que nous faisons, nous annonçons ce que nous allons faire (par exemple avec notre feuille de route pour les trois années à venir : Contributopia). Si vous voulez nous voir avancer dans cette voie, une des manières (et pas la seule !) de nous soutenir et de contribuer, c’est de nous donner de l’argent. Considérer vos dons comme autant de contributions est quelque chose d’assez inhabituel, en fait.

Merci à Aryeom, du projet Ze Marmott pour cette bien belle illustration !

Aujourd’hui, dans la culture des financements participatifs (crowdfundings) où tout don est soumis à une contrepartie, on essaie de transformer la personne qui donne en une espèce de consommatrice, de « client-roi » qui aurait le droit d’afficher des caprices (« je donne si vous faites ceci ou ne faites plus cela », « je donne donc vous devez répondre oui à ma demande », etc.). Cela crée l’illusion de décider sur des détails, mais aucunement le pouvoir de participer à la production commune, ni de s’en emparer après coup.

Ce fonctionnement-là ne nous parle pas. Vos dons sont parmi les indices qui nous indiquent si nous tenons la barre vers le bon cap. Visiblement, affirmer que Dégoogliser c’est bien mais ça ne suffit pas, aller explorer les outils numériques des mondes de Contributopia, c’est un chemin que vous avez envie de parcourir avec nous. Mine de rien, savoir que nos envies résonnent avec les vôtres, voir votre enthousiasme, cela fait chaud au cœur, alors merci de votre confiance.

À quoi va servir votre argent ?

Alors nous avons déjà détaillé cela dans notre dernière newsletter, donc on peut vous dire que, dans les grandes lignes, nous allons continuer. Pour 2018, cela signifie :

Contribuons ensemble vers cette Contributopia.
Illustration de David Revoy – Licence : CC-By 4.0

Ça fait court, dit comme ça, mais mine de rien, nous allons avoir une année bien remplie, et des projets qui vont vous demander, régulièrement, d’intervenir et de vous en emparer si vous désirez que cela avance.

De fait, si nous avons atteint les moyens nécessaires pour accomplir ces actions en 2018, il n’est pas trop tard pour donner : nombreux sont les projets que nous avons budgetés de manière raisonnée, et qui seraient accélérés par des fonds supplémentaires. On pense, notamment, à l’avancement de Framatube après mars 2018 : plus nous dépasserons la barre fixée, mieux nous pourrons accompagner ce projet après ce lancement.

Essaimer c’est aimer

Ce n’est pas pour rien que l’on dit « copier, c’est aimer » : les projets libres sont des communs, et ils ne s’épanouissent que si chacun et chacune d’entre nous les cultivons. Par exemple, grâce à vous, nous avons pu accomplir de bien belles choses en 2017 :

Dégooglisons Internet, vu par Péhä (CC-By)

Encore une fois, un immense merci à toutes les personnes qui nous ont soutenus cette année (et aussi à celles qui ont soutenu d’autres associations comme, par exemple, La Quadrature du Net, Nos Oignons  ou l’April).

Et si ce n’est pas encore le cas : n’hésitez pas ! Rappelons que 100€ de dons en 2017 vous permettront de déduire 66€ de vos impôts en 2018… une belle manière de contribuer à nos actions en utilisant vos… contributions :) !
Soutenez Framasoft

Toute l’équipe de Framasoft vous envoie plein de datalove, et vous souhaite de belles fêtes, dans le partage et la chaleur commune.

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